Détective privé, Jean-François Poirier n’a pas voulu être photographié pour préserver le plus possible son anonymat.

L’homme invisible

CHRONIQUE / Un patron qui suspecte un employé sur la route de lui voler du temps en prolongeant les pauses-café et en faisant du lèche-vitrines. Une collègue dont on remet en question la véracité de la maladie et la légitimité des congés qu’elle réclame à répétition. Un locataire qui s’est volatilisé en laissant un chèque sans provision. Madame qui a besoin d’une photo pour mettre au jour l’infidélité de monsieur et demander le divorce.

Le travail de Jean-François Poirier n’est pas ennuyant. Il observe, analyse, dépiste, surveille les faits et gestes, traque, se renseigne, pose des questions.

Ce n’est pas pour se mêler de ce qui ne le regarde pas. Le gars est payé pour fouiller secrètement dans la vie des autres. En tout respect et en toute légalité.

Il essaie de prouver un préjudice, de prévenir un crime, d’aider son client à prendre une décision éclairée.

Jean-François Poirier est détective privé. C’est récent. Depuis octobre et à temps partiel en attendant d’exercer cette profession à longueur de semaine.

En ce moment, il cumule deux boulots.

Depuis dix-huit ans, l’homme de 42 ans est préposé au service à la clientèle d’une entreprise de câblodistribution. Prendre des appels, c’est bien, mais rien de comparable avec la poussée d’adrénaline ressentie durant une filature.

Jean-François Poirier habite une maison jumelée de Trois-Rivières. Il agit dans l’ombre de son sous-sol où un coin bureau y a été aménagé. Son chat adopté à la SPA nous y accompagne à la trace comme un chien de poche.

Le détective ne veut pas être photographié. Le portrait qui accompagne cette chronique est le même qui illustre son site «Phoenix Investigation».

Moins Jean-François Poirier fait voir son visage, plus il augmente ses chances de ne pas se faire repérer en tentant de démasquer quelqu’un.

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On ne s’improvise pas Colombo en réécoutant la télésérie en rafale.

Jean-François Poirier a été formé au Cégep de Saint-Hyacinthe qui offre une attestation d’études collégiales en Investigation en sécurité privée, une profession qui exige de détenir un permis du Bureau de la sécurité privée.

Un détective privé ne fait pas ce qu’il veut. C’est du sérieux. Il doit connaître le cadre légal qui entoure sa pratique, jusqu’où il peut aller afin de respecter les droits et libertés.

«Tu sais comment agir pour ne pas violer la vie privée des gens.»

L’ancien technicien en informatique estime avoir une carte supplémentaire dans son jeu. Il a une excellente maîtrise des outils qui sont mis à sa disposition pour localiser des gens disparus dans la nature: Internet, les réseaux sociaux, les registres publics...

«J’utilise aussi le Deep Web.»

Le quoi? La toile profonde et cachée.

«Ce sont des informations que les gens ont mises sur Internet et qui traînent là depuis super longtemps. Elles sont publiques, mais tu ne les retrouves pas en cliquant simplement sur Google.»

Ça peut être un nom, une date de naissance, une ancienne adresse, un numéro de téléphone que vous avez inscrits – et oubliés - sur un site de généalogie, de rencontres, de retrouvailles, de petites annonces, etc.

En somme, toutes ces données sont du bonbon pour quelqu’un qui sait comment chercher ces indices, les associer et ainsi remonter jusqu’à la source.

Jean-François Poirier a été appelé à retrouver l’ancien propriétaire d’une maison qui n’avait laissé aucune adresse une fois la vente complétée et la découverte, par le nouvel occupant, de moisissures dans les murs.

«Des gens présentent des fausses factures de rénovations.»

À ce jour, Jean-François Poirier a très peu enquêté sur des cas de mari (ou femme) infidèle.

«C’est très délicat. L’adultère n’est pas une infraction au sens de la loi.»

Le détective peut intervenir si celui ou celle qui a des soupçons sur l’autre a l’intention de mettre fin au mariage une fois démontré qu’il y a eu trahison.

«Lorsque je récupère des preuves, comme des photos, je m’assure de les prendre dans des lieux publics, à l’entrée de l’hôtel par exemple. Je ne vais pas dans le corridor des chambres. Ce n’est pas comme dans les films où on remet à la femme trompée une douzaine de photos du mari en pleine action.»

Ces derniers mois, le détective a refusé près d’une dizaine de demandes du genre: «Ça ne fait pas longtemps que je suis en couple avec lui (ou elle). J’aimerais savoir si je peux lui faire confiance.»

La curiosité n’est pas une raison «respectable» pour faire appel à ses services d’enquêteur.

«Je n’embarque pas là-dedans», renchérit celui qui s’appuie sur trois critères pour aller de l’avant ou non: «Avoir un intérêt légitime. Avoir un motif raisonnable. Partir de faits connus.»

D’une patience exemplaire, Jean-François Poirier n’a aucun problème à demeurer assis dans sa voiture stationnée à l’abri des regards, à attendre que la personne prise en filature se manifeste.

Il est déjà resté comme ça, à ne pas bouger ou presque, pendant dix heures.

«Je recherchais quelqu’un qui déménageait souvent pour faire perdre sa trace.»

Il en parle comme l’une de ses plus belles enquêtes, celle qui lui a permis de vérifier l’efficacité des trucs qu’il a mis au point et que nous tairons ici.

À l’entendre, se faire invisible est sans contredit le plus beau métier du monde.

Le détective privé éclate de rire: « Ce n’est pas pour me vanter, mais je me trouve bon! Je trippe sur ce que je fais! J’aime être un fantôme!»