Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
À l’emploi du Groupe RCM, Pierre-Louis Lemieux aime son travail et sa nouvelle vie.
À l’emploi du Groupe RCM, Pierre-Louis Lemieux aime son travail et sa nouvelle vie.

Les trois P de Pierre-Louis

CHRONIQUE / Pierre-Louis Lemieux fait le tri des matières recyclables. C’est son nouveau boulot, à l’image de sa vie qu’il est en train de récupérer aussi.

À l’heure pile, pas une minute de plus, la sonnerie du cellulaire se fait entendre. C’est lui au bout du fil, ponctuel et assidu, deux qualités développées sur le tard, dont il n’entend plus se priver.

«Ça fait partie du secret de ma réussite!»

Son employeur lui a permis de me contacter sur son quart de travail. Pierre-Louis a pu s’installer dans un bureau pour raconter son histoire sans se faire déranger. Le journalier a tout son temps.

«J’ai une idée pour le titre! Du fond du gouffre à la lumière», me lance-t-il avant même de se présenter.

L’homme de 37 ans s’est préparé pour cet entretien où il sera inévitablement question de ses problèmes passés de consommation, de la trentaine de psychoses qu’il a faites, de ses comparutions répétées en justice et de ses nombreux et longs séjours en psychiatrie.

«On peut parler de la déchéance, c’est correct, mais si c’était possible, de rétablissement aussi.»

L’un ne va pas sans l’autre. Pierre-Louis s’en doute et accepte de plonger. Plus vite on réglera le sujet du gouffre, plus vite jaillira la lumière.

Ça ne s’appelait pas de l’intimidation dans le temps, mais c’est ce que Pierre-Louis subissait à 13 ans, lorsque le garçon influençable qu’il était a commencé à fumer du cannabis avec des amis qui ne voulaient pas nécessairement son bien.

Il y a pris goût. En plus d’en consommer, l’adolescent de 16 ans s’est mis à en vendre.

«J’étais un bon dealer. J’avais beaucoup de clients. J’étais fiable.»

Ça s’est mis à déraper pour Pierre-Louis le jour où il s’est laissé tenter par «le chimique», les amphétamines.

«Le speed, c’est le problème de ma vie. À un moment donné, les psychoses sont arrivées... C’est une perte de contact avec la réalité. C’est vraiment ça, la définition. Si tu veux, tu peux l’écrire entre parenthèses à côté du mot psychose», me suggère Pierre-Louis qui a connu un premier épisode psychotique vers l’âge de 23 ans.

Impossible de se souvenir de tout, mais Pierre-Louis se rappelle d’avoir déjà marché, tout de noir vêtu, le soir et au bout milieu d’une rue achalandée de Trois-Rivières. Il avançait vers les véhicules qui zigzaguaient pour l’éviter.

«Ça me donnait un sentiment de puissance, que j’étais invincible.»

En 2007, Pierre-Louis a réussi avec succès une thérapie de six mois pour se libérer de sa dépendance aux drogues.

À sa sortie du centre, il est retourné aux études pour obtenir un diplôme en mécanique industrielle, s’est trouvé un emploi dans le domaine, a rencontré l’amour et est devenu père d’un garçon.

«Ça a été la meilleure période de ma vie.»

Jusqu’en 2011, après avoir été incapable de résister à une bouffée de pot.

«J’ai encore été influencé, comme lorsque j’avais 13 ans.»

Le mal était fait.

«Je suis tombé solide. Je me suis mis à fumer beaucoup.»

Les psychoses ont repris de plus belle. Ses démons sont revenus.

Pierre-Luc se souvient d’être au volant de sa voiture, de rouler à vive allure en dépassant les autres véhicules, de provoquer un accrochage et de continuer sa route, sans s’arrêter.»

«Dieu merci, je n’ai pas créé un grave accident.»

Lorsqu’il a aperçu dans son rétroviseur une voiture de police, les gyrophares allumés, Pierre-Louis était persuadé d’être pourchassé par le diable en personne. En plein délire, il a accéléré, mais incapable de négocier une courbe, il a perdu le contrôle de son véhicule qui a capoté. Le conducteur en est sorti indemne. Physiquement seulement.

Le Trifluvien a pris la direction de l’hôpital Sainte-Thérèse, à Shawinigan, afin d’y recevoir des soins en santé mentale. Encore une fois.

C’est ici qu’il a reçu le diagnostic de trouble schizo affectif et bipolaire, où on a également posé un ultimatum à celui qui était convaincu d’avoir trouvé le secret pour être immortel. Pierre-Louis fixait souvent et longuement le soleil, à s’en brûler légèrement la rétine des yeux.

«C’est ta dernière chance de retourner chez toi», lui a dit un jour une psychiatre, après un autre séjour à l’hôpital.

Séparé, il ne voyait plus son enfant. À bout de souffle et sans ressource, sa famille s’inquiétait énormément pour lui, craignant que ses crises se terminent par un drame.

L’avertissement de la psychiatre a eu l’effet d’un déclic.

«Vaut mieux être libre et chez soi, qu’immortel et enfermé», a réalisé Pierre-Louis qui n’a plus jamais consommé depuis le 6 novembre 2018, mettant ainsi fin aux psychoses.

L’homme réapprend à vivre et continue, dit-il, à se reconstruire une planche à la fois.

«Je me suis mis à remarcher droit. La vie est revenue en moi. Je me fixe des objectifs et je fournis les efforts. J’ai une bonne routine de vie. Sur la coche!»

Au téléphone, sa fierté s’entend à des kilomètres à la ronde.

Ses parents sont une grande source d’encouragement, ajoute Pierre-Louis qui a trouvé sa motivation auprès de son garçon de 9 ans avec qui il a repris graduellement contact. Aujourd’hui, père et fils se voient sur une base régulière.

«On se fait du fun! On a une belle complicité.»

Depuis deux mois, Pierre-Louis Lemieux est à l’emploi du Groupe RCM, à Saint-Étienne-des-Grès. Plus tôt cette semaine, l’entreprise a tenu à le saluer sur les réseaux sociaux. Ce nouveau journalier a acquis une expérience de vie qui suscite l’espoir.

«Tu nous démontres au quotidien qu’il n’est jamais trop tard pour changer et prendre des décisions pour son bien-être et son bonheur!», peut-on lire sur la page Facebook du centre de recyclage.

Pierre-Louis s’épanouit et est heureux de servir d’exemple.

«Je fais les bonnes choses, les bons choix», affirme celui qui est également camelot pour Le Nouvelliste.

Il est la preuve que c’est possible de passer du fond du gouffre à la lumière, de la déchéance au rétablissement.

«Ce qu’on veut dans la vie, ça ne peut pas nous tomber rapidement dans les mains. C’est pourquoi je prône les trois P: la positivité, la persévérance et la patience.»

Les trois P de Pierre-Louis, ça fait un bon titre aussi.