Clément Ricard, 73 ans, ne changerait de métier pour rien au monde. L’agent de collecte des déchets travaille en compagnie de Steve Baillargeon, chauffeur et éboueur. Au besoin, les deux hommes peuvent compter sur les bras de Mathieu Brousseau, directeur général de la Coopérative de solidarité Collecte Pro.

Le sale boulot

Crasseuses et nauséabondes, les poubelles inspirent le dégoût.

Entassées dans le bac à l’extérieur de la maison, nos propres ordures ménagères nous répugnent. Personne ne veut se mettre les mains dedans, encore moins dans celles des autres.

Il est là le hic. Les éboueurs ne courent pas les rues et ceux qu’on y croise en ont plein les bras. P’tite vie.

Mathieu Brousseau a le teint basané du patron qui vient de profiter d’une semaine de répit et de beau temps.

Mauvaise réponse. S’il s’est retrouvé sous le soleil au cours du dernier mois, ce n’était certainement pas dans le but de se prélasser.

«J’étais derrière le camion.»

À défaut de pouvoir se tourner vers une main-d’œuvre suffisante, le directeur général de la Coopérative de solidarité Collecte Pro n’a pas eu le choix de sortir de son bureau pour prêter main-forte à ses agents de collecte. La pénurie est telle que même Rose, sa fille de 20 ans aussi coquette et féminine que son prénom, a grimpé à son tour sur le marchepied de la benne.

Pendant trois jours, la jeune femme a ramassé nos déchets sans broncher, prête à recommencer.

«Rappelle-moi papa si tu es encore mal pris. Je vais revenir.»

Mathieu Brousseau ne sait plus où donner de la tête. Depuis le printemps, il recherche désespérément des personnes qui aiment le travail physique et qui sont sans emploi. Il en a un à leur offrir. Date d’embauche: immédiatement. Ça urge.

«À l’heure actuelle, j’ai des employés qui ne peuvent pas prendre leurs vacances d’été en raison du manque de personnel.»

Dommage. Ils les méritent tellement.

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Âgé de 73 ans, Clément Ricard est agent de collecte depuis une quinzaine d’années. Été comme hiver, beau temps, mauvais temps, à moins 25 degrés Celsius ou à plus 30, il est au poste dès 6 h et certains jours, il n’est pas de retour chez lui avant 20 h.

«Tant que je vais être capable, je vais travailler. Ça me tient en forme. Si je reste assis à la maison, je vais tomber malade.»

Des Clément, il n’y en a pas assez.

Une douzaine de personnes sont à l’emploi de la Coopérative de solidarité Collecte Pro dont la mission première est centrée sur le potentiel de chacun.

Ce sont des gens qui, par exemple, présentent une contrainte à l’emploi liée à une problématique de santé mentale, mais qui, ici, sont les bienvenus. On réserve le même accueil à ceux et celles qui souhaitent acquérir une expérience d’intégration sociale et professionnelle.

Il y a eu des départs ces dernières semaines.

«Il faut savoir qu’ici, on n’offre pas des salaires faramineux. Lorsque les gens ont la chance d’améliorer leur sort, ils nous quittent. C’est légitime.»

Mathieu Brousseau précise qu’en ce moment, un agent de collecte gagne le salaire minimum, soit 12 $ l’heure. Le directeur entend l’augmenter à 13 $ afin de couper l’herbe sous le pied de la compétition qui, en pénurie de main-d’œuvre aussi, se permet de venir recruter parmi ses employés.

Ce n’est pas l’offre du siècle, convient-il, mais c’est le maximum que la coopérative peut accorder.

Les contrats de collecte des déchets sont attribués par appels d’offres. Le plus bas soumissionnaire l’emporte, obligeant un peu tout le monde à calculer au dollar près.

«Nous ne sommes pas une entreprise privée. Notre but n’est pas de s’en mettre plein les poches, mais de permettre à la compagnie de continuer de rouler et à nos gens, de garder leur emploi.»

Les besoins sont criants.

Des personnes ont répondu à l’appel à tous de Mathieu Brousseau, mais après un jour ou deux dans les poubelles, elles ont déclaré forfait.

Ce n’est pas évident, il le sait. C’est lourd, un bac rempli à ras bord de n’importe quoi. «Et ça pue», admet Mathieu Brousseau qui jure qu’on finit par s’habituer.

Les blessures au dos, aux épaules, aux poignets et aux chevilles sont les plus courantes. Dans la catégorie accident insolite, un agent de collecte a reçu une bouteille de champagne, format magnum, directement sur la tête. Traumatisme crânien.

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Il n’y a pas de sots métiers, il n’a que de sottes gens.

Mathieu Brousseau en a eu la preuve en faisant le même boulot que son équipe d’éboueurs.

On l’a regardé de haut et, comble d’insulte, un homme lui a lancé en pleine rue: «Hey le trou de cul, ramasse!»

Le directeur n’accepte aucune remarque désobligeante, ni envers lui et encore moins à l’égard de ses employés qui exercent un travail sous-estimé, un vrai métier dont personne ne veut.

«Tant que tu ne l’as pas fait, tu ne peux pas concevoir ce que ça exige comme effort.»

Clément Ricard lui donne entièrement raison. «On passe pour des bons à rien, mais ça prend du cœur à l’ouvrage.»

Malgré tout, le septuagénaire ne se voit nulle part ailleurs que derrière une benne à ordures. D’un naturel optimiste, il transforme les difficultés précitées à son avantage et invite les candidats potentiels à en faire autant.

«J’adore mon métier! On est toujours dehors. C’est la liberté et il n’y a pas de boss derrière nous.»

En fait oui, mais il s’agit de Mathieu, un patron qui n’hésite jamais à se mettre les mains dedans.