Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Jean Beauchesne a reçu un cadeau inespéré et hautement symbolique de son bon ami, Patrick Charlebois: une réplique des chaussures que portait Terry Fox lors de son Marathon de l’espoir, il y a 40 ans. En prime, une petite bouteille d’eau puisée dans l’océan atlantique en 2018, juste avant le périple pancanadien de l’ultramarathonien de Trois-Rivières.
Jean Beauchesne a reçu un cadeau inespéré et hautement symbolique de son bon ami, Patrick Charlebois: une réplique des chaussures que portait Terry Fox lors de son Marathon de l’espoir, il y a 40 ans. En prime, une petite bouteille d’eau puisée dans l’océan atlantique en 2018, juste avant le périple pancanadien de l’ultramarathonien de Trois-Rivières.

Le marathon de l’espoir de Jean Beauchesne

CHRONIQUE / Jean Beauchesne a entendu des pas venant du corridor, puis on a frappé à la porte de sa chambre.

«Ça a l’air que c’est pour vous», lui a dit une gentille dame en quittant aussi rapidement qu’elle est arrivée.

Le patient a pris la boîte, l’a tournée de tous bords, tous côtés et a rapidement deviné ce qu’elle renfermait.

«Ben voyons donc! Ça ne se peut pas!»

Seul dans la pièce, il a fondu en larmes.

Sur le point d’obtenir son congé de l’hôpital, Jean a trouvé chaussure à son pied. Un cadeau qu’il n’espérait pas. Des Adidas, la réplique de ceux que portait Terry Fox au moment de traverser le Canada, il y a quarante ans.

Jean a reçu ce cadeau vendredi dernier, en après-midi. Quelques heures plus tôt, son bon ami Patrick Charlebois lui avait dit au téléphone, en parlant du présent qu’il s’apprêtait à lui faire livrer: «Je tiens absolument à ce que tu les portes en sortant de l’hôpital. C’est très symbolique.»

qui consiste à courir dix marathons en dix jours dans les dix provinces canadiennes.

Jean n’a pas couru au sens littéral du terme, mais presque. Comme il l’avait fait un an plus tôt, lorsque Patrick a réussi l’exploit de compléter sept marathons en sept jours sur sept continents, c’est lui qui, à titre de responsable des communications, voyait à ce que tout se déroule rondement durant le défi à la mémoire de Terry Fox.

Il y a 40 ans, le jeune homme, qui avait dû être amputé à la jambe droite en raison d’une tumeur maligne, a commencé son «Marathon de l’espoir», une traversée du pays afin d’amasser des fonds pour la recherche sur le cancer.

Le cancer… Personne ne peut se prétendre à l’abri, même lorsque tu t’impliques dans la cause.

Jean a reçu le grave diagnostic le 23 juin. Depuis, il est plongé au cœur d’un marathon sans aucun autre coureur que lui-même.

Ces trente dernières années, l’homme de 53 ans a été journaliste, lecteur de nouvelles, chef de pupitre, directeur des communications, il a également œuvré dans le domaine du marketing et des relations publiques. Depuis avril, il est le responsable des communications et l’attaché de presse de la députée fédérale de Trois-Rivières, Louise Charbonneau.

Tout allait bien dans son nouveau mandat jusqu’à ce qu’une fatigue extrême l’accable et que sa conjointe le convainc de se rendre à l’hôpital. Sur place, on a aussitôt eu le réflexe de lui faire passer le test de la COVID-19, mais ce n’était pas cela.

Une prise de sang plus tard, la médecin à l’urgence lui a demandé: «Monsieur Beauchesne, auriez-vous eu un accident ou quelque chose d’important dernièrement?»

Non. Pas du tout.

«Votre taux d’hémoglobine est si bas que vous passez la nuit ici. Vous aurez deux transfusions sanguines et une endoscopie. Vous perdez du sang quelque part, ça n’a pas de bon sens.»

L’examen n’a rien révélé de particulier.

Jean est rentré chez lui, dynamisé par les transfusions, mais également avec la consigne de revenir à l’hôpital pour y passer une colonoscopie. En attendant, l’attaché de presse avait repris le travail, sauf que plus la semaine avançait, plus la fatigue le rattrapait, à tel point qu’au terme d’une conférence de presse, Louise Charbonneau lui a fait remarquer: «Jean, tu es vert. Retourne à la maison.»

Il a plutôt repris la direction de l’hôpital où on lui a découvert une tumeur au colon et des métastases au foie.

Quelques jours plus tard, Jean était sur la table d’opération. Il était urgent de procéder à l’ablation de la tumeur de huit centimètres de circonférence, une masse qui frôlait dangereusement les intestins.

L’intervention chirurgicale s’est bien déroulée. Jean est rentré chez lui pour y poursuivre sa convalescence, mais en l’espace de quelques heures, sa condition s’est considérablement dégradée.

Ambulance. Retour à l’hôpital. Péritonite aiguë.

«Monsieur Beauchesne, vous êtes plein de pou-pou… », a lâché la chirurgienne.

Pou-pou comme dans poubelle, déchets, bactéries… Les intestins avaient éclaté. Jean était en train de s’infecter. Il fallait faire vite. Le patient pouvait mourir.

Jean Beauchesne fait face à un grave diagnostic de cancer avec beaucoup de courage.

«Je me suis senti partir...»

Jean se souvient d’avoir entendu le médecin lui dire de tenir bon lorsqu’il a repris la direction du bloc opératoire où on a tout fait pour limiter les dégâts.

Le Trifluvien a subi deux chirurgies majeures en moins d’une semaine. Coup sur coup, il a dû faire l’équivalent d’un marathon et d’un ultramarathon sans aucune préparation physique et mentale. Et seul.

En raison du contexte de la COVID-19, Jean ne pouvait pas être accompagné de ses proches à l’hôpital. Depuis l’annonce du cancer jusqu’aux complications entourant les opérations, il a affronté, isolé, la douleur et les mauvaises nouvelles, dont celle voulant qu’il n’y ait aucune rémission possible.

On pouvait endormir la maladie, mais pas la guérir.

Il y a une douzaine de jours, alors que Jean était toujours hospitalisé, deux médecins sont entrés dans sa chambre. «Monsieur Beauchesne, il va falloir évaluer la possibilité de soins palliatifs. On ne peut plus rien faire...»

Jean Beauchesne a encaissé le choc en se disant... «Je ne peux pas croire que ça va finir de même. Il n’en est pas question. Je sors d’ici! Peut-être pas debout sur mes deux pieds, mais ce n’est pas de même que ça se finit, ce n’est pas vrai.»

Affaibli et amaigri, Jean a accepté de me recevoir à la maison où il est de retour depuis vendredi dernier, entouré d’Annie et de leurs deux enfants, Anne, 20 ans, et Philippe, 17 ans.

Patrick Charlebois s’est joint à nous. Jean connaît beaucoup de monde, mais ses vrais amis, il dit les compter sur les doigts d’une main. Patrick est du nombre. Ils se connaissent depuis près de vingt ans. Les deux hommes se vouent une admiration réciproque.

«Jean est mon arme secrète», souligne Patrick qui a régulièrement fait appel à son expertise de communicateur avant de prendre publiquement la parole ou d’accorder une entrevue.

L’athlète est visiblement bouleversé par l’épreuve que traverse son grand chum.

«Je trouve ça très difficile de voir ce qui lui arrive. J’essaie de trouver un sens...»

Un jour, tout allait bien pour son ami, puis tout à coup, ça n’allait plus du tout.

«Pourquoi?», se demande Patrick avant de vanter le courage de Jean.

«On m’a souvent dit que ça prenait de la détermination pour faire tous mes marathons, mais dans mon livre à moi, je n’ai jamais été à un pour cent de ce que Jean est en train de prouver aujourd’hui.»

Toutes les compétitions sont annulées en raison de la pandémie, mais soufflé par la résilience de son ami, Patrick Charlebois s’est remis à l’entraînement. Intensivement. Un défi l’attend. Il ignore lequel, mais la capacité de rebondir de Jean et la mémoire de Terry Fox sauront l’inspirer.

Patrick Charlebois savait que Jean rêvait d’avoir des chaussures comme celles que portait Terry Fox lors de son périple à travers le Canada, en 1980. Le problème, c’est que ces Adidas vendus en édition limitée sont quasi introuvables. Tenace, Patrick a fini par en dénicher une paire sur un site de revente, au plus grand bonheur de Jean qui ne s’en passe plus depuis.

«Un des cadeaux les plus significatifs de ma vie!»

D’autant plus qu’à la fin de l’exploit sportif de Patrick Charlebois, en 2018, Jean a également pu rencontrer des membres de la famille de Terry Fox, à commencer par son frère Darell.

En ce moment, Jean Beauchesne se repose et reprend des forces à la maison afin de recevoir, bientôt espère-t-il, une chimiothérapie qui, faute de guérir le cancer, peut ralentir sa progression.

«Je suis équipé de souliers, d’une famille et d’amis qui me permettent de rester positif.»

Que peut-on lui dire, lui souhaiter?

Sa réponse ne se fait pas attendre. Communicateur un jour, communicateur toujours.

«On peut juste me souhaiter plus de hauts que de bas, parce qu’il va en avoir encore, des bas. Je le sais... Je me souhaite que la plupart des bas soient chose du passé.»

L’espoir demeure. Il le faut. Des amis lui fixent des rendez-vous à court, moyen et plus long terme. Ça l’aide à garder le cap.

En ce moment, Jean Beauchesne arrive difficilement à marcher, mais il pense souvent à Terry Fox qui disait que tout est possible si on essaie.

«Ça part de là. Ma force est là», soutient l’homme en pointant sa tête. «Je vais le plus loin possible.»