Atteinte de surdité, Karelle Massy n’aurait jamais pensé être capable de parler un jour. Aujourd’hui, elle rêve de donner des conférences pour aider les gens à atteindre leurs propres objectifs.

Le don de Karelle

CHRONIQUE / Tout est une question d’interprétation. Karelle Massy en est un bel exemple.

«Je suis une personne sourde. La nature m’a donné un don.»

Des trophées, médailles et certificats sont disposés dans une petite bibliothèque du salon où un coin a soigneusement été aménagé pour étudier.

Ces récompenses amassées depuis le secondaire couronnent son engagement scolaire et dans la communauté, son esprit d’équipe, son rayonnement, sa persévérance...

Originaire de L’Assomption, Karelle a décidé de les apporter dans son appartement de Trois-Rivières plutôt que de les laisser chez l’un ou l’autre de ses parents séparés.

«Je trouve ça important de les afficher. Quand j’ai un down, ça me permet de me rappeler ce que j’ai fait et ce que je suis encore capable de faire. Plus rien ne peut m’arrêter!»

Sans ses appareils auditifs, Karelle Massy n’entend pas. C’est le silence ou presque. Elle arrivera peut-être à percevoir le tintamarre d’une moto ou la voix d’une personne qui parle très (très) fort dans son oreille.

Désagréable pour tout le monde et franchement inutile. Karelle préfère le face à face. Elle a besoin de voir pour entendre encore mieux. «Je sais lire sur les lèvres.»

La jeune femme de 22 ans est née avec un tératome sacro-coccygien, une tumeur à la hauteur du coccyx.

«J’ai dû prendre des médicaments qui ont causé des effets secondaires. Ça a brûlé les cils de la cochlée.»

Ses parents ont commencé à avoir des doutes lorsqu’elle avait environ 9 mois. Leur fille ne réagissait pas aux bruits ambiants ni à son propre tapage. Elle ne babillait pas non plus comme le font généralement les enfants en bas âge.

Les tests ont révélé que son système auditif avait été touché. La petite vivait et grandirait avec une surdité. Modérée pour une oreille, profonde pour l’autre.

À l’époque, on la disait trop jeune pour bénéficier d’un implant cochléaire. La technologie n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Pour entendre, il lui fallait des prothèses et pour apprendre à parler, une prise en charge en orthophonie. Ce qui fut fait dès l’âge de 11 mois.

Quelque vingt années plus tard, Karelle s’exprime avec une fluidité digne de mention.

Récemment consacrée «Meilleure communicatrice» dans le cadre d’une compétition académique, elle n’a pas dit son dernier mot.

«Clairement!»

Stimulée depuis son plus jeune âge au niveau de l’audition et du langage, Karelle Massy a fait son primaire dans des classes spécialisées pour enfants sourds et malentendants avant de poursuivre au secondaire dans une école régulière.

«J’étais la seule personne qui avait une surdité, mais ça a super bien été.»

Tous les efforts qu’elle a déployés durant son parcours lui ont permis de mériter la médaille du lieutenant-gouverneur.

Karelle a néanmoins sombré dans la dépression peu après son entrée au cégep. Tout était à recommencer pour celle dont le handicap invisible, mais pourtant bien réel, l’oblige à se prouver à elle-même et aux autres qu’elle est à la fois limitée et capable.

D’abord inscrite dans un programme où on forme des techniciens en assurances et en services financiers, Karelle s’est vu refuser des stages en entreprise en raison de sa surdité.

«Je n’avais plus confiance en moi. Je n’avais pas d’espoir. J’étais perdue. Qu’est-ce que j’allais devenir? Il a fallu que je me cherche, que j’apprenne à me connaître.»

Et c’est à Trois-Rivières qu’elle s’est trouvée.

«Tout a changé! J’ai vu toutes les possibilités que je pouvais avoir.»

Karelle Massy étudie au DEC-Bac marketing, une formation offerte conjointement par le cégep et l’université.

«Je suis à ma place. J’ai des enseignants extraordinaires!»

Certains ont la gentillesse de lui remettre leurs notes de cours. Ce n’est pas un passe-droit. Ils savent pertinemment que l’étudiante fait tout en son possible pour tendre l’oreille, se concentrer sur les lèvres du prof et des étudiants qui posent des questions, tout cela, en essayant d’écrire en même temps.

«J’ai des enseignants qui sont même prêts à m’accorder du temps supplémentaire.»

Normal. Qui ne veut pas aider quelqu’un qui s’aide soi-même?

Karelle est une étudiante modèle qui rêve de devenir entrepreneure et conférencière.

«Je suis très organisée», affirme la jeune femme dont l’agenda est noirci de formations, d’activités et de rencontres où elle essaie de tirer son épingle du jeu.

En quête de trucs et conseils, Karelle ne recule pas devant le brouhaha qui s’élève au-dessus d’une foule de gens d’affaires réunis lors d’un 5 à 7. Elle s’y présente en utilisant un langage universel, sa poignée de main.

Parmi tous les honneurs reçus ces dernières années, c’est le titre de «Meilleure communicatrice» qui la rend particulièrement fière.

Karelle l’a remporté ex aequo avec une coéquipière. C’était à l’occasion de la compétition Hermès qui s’est récemment déroulée à Québec pour les étudiants en administration.

«On avait trois heures pour lire le cas d’une entreprise, le résoudre et proposer une stratégie marketing en quinze minutes.»

C’est à Karelle qu’est revenue la tâche d’introduire la démarche au jury composé de professionnels.

Forte de sa première expérience à Place à la relève en gestion, un autre événement du genre où son équipe a obtenu la troisième position, Karelle s’est présentée avec l’objectif de profiter simplement du moment, en évitant de se mettre de la pression.

«Quand je suis stressée, je parle beaucoup plus vite et je ne finis pas mes mots. On a alors plus de misère à me comprendre.»

Pendant longtemps, Karelle Massy a appris ses textes par cœur, en mémorisant chaque phrase et la façon de les prononcer. Jamais elle n’aurait osé improviser comme il fallait le faire devant ce public qui l’écoutait attentivement.

En entendant son nom lors du dévoilement du prix de meilleure communicatrice, Karelle a eu la confirmation qu’elle a bel et bien un don.

Le don de croire en elle.