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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Il y a toujours un risque à partager une photo intime. Gabrielle l’a appris à ses dépens.
Il y a toujours un risque à partager une photo intime. Gabrielle l’a appris à ses dépens.

La photo de trop de Gabrielle  [CHRONIQUE AUDIO]

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CHRONIQUE / Gabrielle avait 16 ans. Elle était en amour depuis quelques mois déjà. Son premier chum. Un jour, il lui a demandé une photo intime.

Écoutez cette chronique en version audio.

Avant de prendre la pose sexy, l’adolescente a sondé des filles de son entourage qui avaient eu un amoureux avant elle.

«L’avez-vous déjà fait?»

Réponse affirmative.

Était-ce réellement le cas ou ont-elles dit oui par crainte de faire bande à part si elles disaient non? La question se pose, mais ça ne change rien à cette histoire.

Gabrielle a cliqué sur envoyer.

Vous devinez la suite... Le chum a repartagé l’image de sa blonde à ses amis, par conséquent les camarades de classe de celle-ci.

Par chance, tient à préciser Gabrielle, elle avait gardé sa culotte.

«Je n’étais pas complètement nue, mais je n’étais pas en bikini non plus. C’était une pose suggestive. Mes seins étaient en partie cachés avec mes mains. Cette photo était intime, dédiée seulement à mon copain de l’époque.»

Elle lui a fait confiance, mais n’aurait pas dû. Facile à dire après coup...

La jeune femme a aujourd’hui 24 ans. Gabrielle est son vrai prénom. Je lui ai proposé de le changer pour les besoins de cette chronique, mais non, ça lui va comme ça même si des gens pourraient la reconnaître. À Trois-Rivières comme partout ailleurs, on finit toujours par croiser quelqu’un qui connaît quelqu’un qui...

«Les personnes qui vont faire le lien avec moi sont probablement celles qui étaient à mon école. Ce n’est pas un secret.»

C’est elle qui a contacté Le Nouvelliste afin de revenir sur cet épisode qui a considérablement assombri la fin de ses études secondaires, en 2014.

«Dans le contexte actuel de dénonciation de violences sexuelles, je trouvais pertinent de partager ce que j’ai vécu», a d’abord écrit la jeune femme qui ne le fait pas dans un esprit de vengeance. Elle aurait tenu sinon à dévoiler le nom de l’établissement scolaire et de son ancien amoureux, ce qui n’est pas le cas.

Gabrielle a sa part de responsabilité, l’ex-chum aussi, mais également l’école, soutient-elle.

C’est là que le bât blesse.

L’élève de 16 ans a été laissée à elle-même, seule avec le poids de la honte, sans aucune ressource pour l’aider à traverser cette tempête qui l’a frappée un vendredi après-midi.

Gabrielle était en classe lorsqu’une enseignante l’a informée qu’elle était convoquée par un intervenant de l’école, sans en préciser la raison. En entrant dans la salle, quelle ne fut pas sa surprise d’y apercevoir son père ainsi qu’un policier.

«Est-ce toi sur la photo?»

On ne voyait pas son visage sur l’image, mais effectivement, c’était bien elle.

C’est ainsi que Gabrielle a appris que sa photo intime, envoyée seulement à son copain, circulait depuis environ cinq mois parmi des élèves de sa cohorte, gars et filles confondus, incluant ceux et celles qui se disaient ses amis.

Un seul avait fini par réagir en allant dénoncer la situation à un membre du personnel de l’école, mais le mal était fait.

Sous le choc, l’adolescente a néanmoins eu le réflexe de demander au policier: «Qu’est-ce que je peux faire? Quelles sont mes options?»

Gabrielle se souvient encore de sa réponse... «Tu peux porter plainte, mais ça ne fera pas grand-chose. Ça va être long et compliqué.»

Gabrielle n’a rien ajouté. Je vous rappelle qu’elle avait 16 ans et que c’est un représentant de l’autorité publique qui lui a tenu ces propos lors de cette rencontre qui a duré, en tout et pour tout, cinq minutes.

«Il doit avoir raison. Je vais me taire...», a pensé l’adolescente pendant que son père essuyait ses propres larmes.

«Il est très sensible. Il a toujours été là pour moi. Le seul endroit où j’ai senti que j’avais du soutien, c’est à la maison. Mes parents ont été très présents pour moi.»

Lorsque Gabrielle est retournée à l’école le lundi suivant, c’est comme si rien ne s’était passé. Personne ne lui a demandé si elle souhaitait rencontrer un psychologue ou un psychoéducateur qui aurait pu l’aider à gérer son désarroi auquel s’est ajouté l’isolement.

Des amis lui ont également tourné le dos, ceux-là mêmes qui avaient vu passer la photo dans leur ordinateur ou sur leur cellulaire sans l’avertir.

«Ils disaient que j’aurais dû le savoir avant, que c’était ma faute d’avoir fait ça.»

Elle a écrit à son copain pour lui exprimer sa peine, sa déception, son étonnement. Leur relation a pris fin sur-le-champ.

Le garçon s’est excusé, mais sans plus. Aucune conséquence pour le sportif.

«L’école aurait dû agir», constate amèrement Gabrielle avant de mentionner que pas leur silence, les intervenants dans le dossier ont démontré qu’ils accordaient peu d’importance au geste du jeune homme.

«Ce n’était pas grave», déplore Gabrielle qui s’est mise à porter un «col roulé» pour camoufler le plus possible son malaise.

«Je me sentais toute nue presque en tout temps. Lorsque les gens me regardaient, j’avais l’impression qu’ils voyaient la photo...»

Même sept ans plus tard, lorsque la jeune femme croise d’anciens camarades de classe, elle a l’impression qu’on se souvient d’elle comme de «cette fille-là»...

Car trop souvent encore, c’est la personne qui a fait la photo intime qui porte le sac de la honte sur la tête.

«On pense que c’est la fille, le problème, qu’elle n’aurait pas dû faire cela, mais à la base, il faut aussi sensibiliser les garçons à ne pas transférer les images sans le consentement de la personne!», affirme celle qui œuvre dans le monde de l’éducation.

Les années passent et Gabrielle n’en démord pas: l’adolescente qu’elle était aurait dû être mieux accompagnée.

«L’école avait un devoir de me protéger. J’avais 16 ans, j’étais stupide et naïve, je ne savais pas qu’il y avait des mesures qui pouvaient être prises pour moi.»

Si on l’avait écoutée et mieux conseillée que ce policier, si ses amis ne s’étaient pas éloignés non plus, Gabrielle croit qu’elle n’aurait pas été rongée aussi longtemps par la culpabilité.

«Les victimes ont besoin de soutien!»

D’où son témoignage qui en est un aussi de prévention à l’égard de l’adolescente de 2021, cette fille en amour qui pourrait être tentée d’envoyer une photo intime à son premier chum, en toute confiance aussi...

Si un jour, cette ado réalise trop tard que ce n’était pas une bonne idée, Gabrielle espère que les choses auront changé, que cette fois on sera là pour elle.