Trois vétérans, trois amis: Yves Boucher, Sylvain Bérard et Jean-Claude Héon.

D’invincibles à fragiles

CHRONIQUE/ Sylvain Bérard a été entraîné à faire face à des situations que peu d’humains affronteront dans leur existence. Ce soir-là par contre, aucun exercice n’aurait pu le préparer à la scène inimaginable qui l’attendait au large de Peggy’s Cove.

«Il y avait des morceaux, pleins de morceaux. Des morceaux de toutes sortes...»

L’ancien cuisinier était à bord d’un des premiers navires de la Marine royale canadienne dépêchés sur les lieux de l’écrasement du vol 111 de Swissair, le 2 septembre 1998.

«Nous sommes arrivés vingt minutes plus tard.»

L’équipage naviguait près des côtes de la Nouvelle-Écosse lorsque l’alerte a été reçue. Le hangar d’hélicoptère a aussitôt été transformé en un hôpital d’urgence.

«On a fait ça pour rien…»

Qualifié pour prodiguer les premiers soins, Sylvain s’attendait de secourir des survivants. Il n’y en avait aucun. L’avion venait de se fracasser contre l’océan. À 22 h 31. Les 229 passagers et membres d’équipage avaient tous péri.

La surface de l’eau était recouverte des débris de l’appareil, de bagages déchiquetés, de restes humains.

Au cours des trois semaines suivant cette tragédie, Sylvain et ses collègues sont demeurés sur place, à récupérer tout ce qui flottait sur l’eau.

«Matériel et chair…», laisse tomber Sylvain, songeur.

Sous l’effet de l’adrénaline, l’homme a encaissé le choc en se coupant de ses émotions. Il avait un travail à faire et il l’a fait comme on lui avait toujours enseigné de le faire.

«Machinalement… J’ai mis la switch de mon cerveau à off».

Jusqu’à ce que les images d’horreur qu’il croyait enfouies au fond de sa mémoire décident de remonter à la surface.

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C’est vendredi, l’heure du 5 à 7. Sylvain Bérard, Jean-Claude Héon et Yves Boucher ont rendez-vous dans un resto-bar de Trois-Rivières. Une quinzaine de personnes, majoritairement des hommes, se joignent à eux. Parfois ils sont plus, d’autres fois, moins. Les conversations s’engagent rapidement.

Ces frères et sœurs d’armes forment une famille unie par un fort sentiment d’appartenance. On les reconnaît à cette veste en cuir, noire et sans manches, sur laquelle apparaît au dos le même insigne.

Ils font partie du regroupement «Vétérans UN-NATO Canada». «UN» pour Nations Unies et «NATO» pour Otan. En Mauricie, le groupe rassemble environ 135 vétérans. Au Québec, ils sont quelque 6000 membres et un plus de 11 000 à l’échelle du pays.

«Tu peux sortir un militaire de l’armée, mais tu ne peux jamais sortir l’armée du militaire.»

Jean-Claude, Sylvain et Yves ont souvent répété cette phrase au cours de notre entretien, tout comme cette réflexion voulant qu’un monde sépare la vie militaire et la vie civile. La transition entre les deux ne se fait pas en un claquement de doigts, davantage au prix d’une longue et, pour certains, pénible adaptation.

Les trois hommes aiment se retrouver chaque vendredi autour d’une bière. Ils parlent de tout et de rien, sans chercher à remplir les silences qui peuvent survenir et qui se passent d’explications.

Président du regroupement national, Sylvain Bérard, 58 ans, n’a pas besoin de raconter dans le détail ce qu’il a vécu à Peggy’s Cove pour se sentir compris. Ses compagnons ont également été éprouvés par des expériences difficiles qu’ils n’ont pas nécessairement envie de ressasser. Ils sont d’abord venus ici pour se changer les idées.

Yves Boucher était chauffeur-opérateur. « J’ai conduit tout ce qui roule et, malheureusement, j’ai été chauffeur d’ambulance.»

L’ex-militaire de 53 ans a dû intervenir auprès de soldats blessés lors d’accidents à l’entraînement. «J’ai ramassé du monde…», se limite-t-il à dire, préférant ne pas élaborer davantage.

Jean-Claude Héon a œuvré pendant 32 ans au sein des Forces armées canadiennes. L’homme de 66 ans a été technicien en approvisionnement. Il a servi à Chypre à deux reprises, en 1979 et en 1985. Cette mission de paix s’est déroulée dans un climat de vives tensions ethniques. Le soldat a patrouillé «entre les lignes», la zone étroite et dangereuse qui séparait les camps ennemis.

«Si la chicane pognait, tu étais pris entre les deux. J’étais tout le temps sur l’adrénaline.»

Et ce stress ressenti en permanence n’est pas disparu le jour où il est rentré à la maison, ni en prenant sa retraite. Jean-Claude soulage ses symptômes avec des antidépresseurs. «Je n’ai pas le choix d’en prendre pour fonctionner.»

Le président de Vétérans Mauricie met aujourd’hui son expérience personnelle au bénéfice des vétérans qui souhaitent être dirigés vers un professionnel de la santé. Il conseille celui ou celle qui doit remplir les nombreux formulaires donnant accès aux différents programmes offerts par le ministère Anciens Combattants Canada.

«C’est beaucoup de paperasse à remplir», souligne Yves Boucher. Au point où certains se découragent et abandonnent devant la lourdeur des étapes à franchir.

Sylvain Bérard abonde dans le même sens. Au moment de prendre sa retraite, en 2002, on parlait peu du trouble de stress post-traumatique. L’ancien cuisinier s’est trouvé un emploi de camionneur, mais les images cauchemardesques sont revenues le hanter. «Après l’écrasement d’avion, j’ai vu des affaires dégueulasses. À un moment donné, tout est sorti de ma tête…»

Incapable de continuer à travailler, Sylvain a réclamé de l’aide psychologique et financière. Il s’est écoulé cinq ans avant que l’ancien militaire soit considéré comme une personne ayant une invalidité.

Le retraité a déjà tourné le dos à son passé. «Je ne voulais plus rien savoir de l’armée.»

Puis il a croisé des compagnons arborant sur la même veste, le même emblème. Sa curiosité a été éveillée.

«C’était du monde comme moi, encore fiers d’être militaires, mais avec des problèmes à vivre au jour le jour.»

Les côtoyer a permis à Sylvain de sortir de l’isolement. Yves et Jean-Claude peuvent en dire autant. Ce regroupement leur rappelle qui ils sont et ce pourquoi ils ont choisi cette vie militaire.

«On l’a fait pour notre pays», soutient Sylvain qui n’a aucun regret. «C’est une belle expérience malgré tout. On a eu du bon temps aussi.»

Ils ont scellé des amitiés et gravé à jamais des souvenirs.