Isabelle et Annie Dufresne ont accepté de raconter l’histoire de leur soeur Geneviève alors que s’amorce la Semaine nationale de prévention du suicide.

Chère Geneviève…

CHRONIQUE / J’ai écrit à Geneviève Dufresne le 7 janvier dernier. Quelques mots pour lui offrir mes plus sincères condoléances, lui dire que j’étais profondément émue par l’hommage qu’elle rendait à sa «grande soeur d’amour», Élise, décédée deux jours plus tôt des suites d’un cancer.

«Elle est partie doucement. Elle va nous manquer. Elle était celle qui mordait dans la vie...»

Son texte commençait ainsi. Geneviève l’a partagé à ses amis Facebook dont je faisais partie, ceux-là mêmes qui sont restés sans voix en apprenant, une semaine plus tard, le suicide de celle qui était également malade.

C’est Isabelle, la soeur du milieu entre Élise et Geneviève, qui nous a annoncé l’impensable. Sa «petite Genny love», comme se plaisait-elle à la surnommer, s’est enlevée la vie le 14 janvier.

«Geneviève avait un autre genre de cancer, plus sournois. Elle avait une maladie mentale.»

J’ai grandi dans un quartier où les voisins, de près ou de plus loin, se connaissaient et se côtoyaient, à commencer par les enfants. C’était l’époque où un attroupement de vélos avec sièges bananes devant une maison nous indiquait que c’est ici que se trouvait la gang.

On s’appropriait les rues peu passantes pour jouer au hockey, à la «tag», à la cachette... Le point de rencontre n’était pas toujours le même, mais les Dufresne avaient l’avantage d’habiter à côté d’un immense terrain vacant, l’endroit parfait pour improviser une partie de balle-molle.

J’étais amie avec Annie, la plus jeune des enfants de Rodrigue et Angèle, un clan tricoté serré composé d’un gars, Sylvain, et de quatre filles que vous connaissez déjà.

Lorsque je me retrouvais chez eux, j’y croisais souvent Geneviève, l’adolescente épanouie dont j’enviais secrètement la popularité auprès des garçons.

Je garde de précieux souvenirs à côtoyer cette famille qui m’a déjà invitée à son chalet «en haut de La Tuque». J’avais trouvé la route interminable, mais ma patience avait été récompensée par la beauté du lac et les douces soirées au bord du feu.

Je ne me souviens plus si Geneviève était présente lors de ce séjour qui remonte à presque 40 ans. On s’est perdues de vue même si je pouvais voir et lire ce qu’elle devenait via les réseaux sociaux.

Geneviève Dufresne est décédée à l’âge de 53 ans. Le départ de cette femme qui pouvait être si joyeuse plonge sa famille dans une peine immense.

Le printemps dernier, Geneviève a publié une photo de sa fille qui venait de recevoir son titre d’ingénieure. Sa fierté maternelle a traversé l’écran de ma tablette.

Nous sommes nombreux aujourd’hui à avoir une pensée pour sa fille, une jeune femme devenue orpheline de ses deux parents en l’espace de six semaines.

Geneviève était séparée du père de sa grande, un homme qui était resté son ami, un enseignant qui a trouvé la mort dans un accident de voiture, au début du mois de décembre dernier.

De sa plume sensible, Geneviève avait remercié son ancien conjoint d’avoir été dans sa vie. «Une part de toi sera toujours avec moi. Notre fille», lui a-t-elle écrit pour honorer sa mémoire.

On peut penser que le départ coup sur coup de deux êtres chers a énormément fragilisé Geneviève qui portait déjà le poids d’une lourde souffrance.

«Ça fait au moins 25 ans qu’elle a été diagnostiquée bipolaire. Ses hauts étaient aussi forts que ses bas. Geneviève pouvait avoir d’énormes trous de noirceur. Quand ça se produisait, elle s’isolait, mais nous, sa famille, on l’entourait beaucoup.»

Annie et Isabelle ont accepté cette entrevue par amitié, mais aussi parce que débute la Semaine nationale de prévention du suicide, l’occasion de nous rappeler l’importance de demander de l’aide pour soi ou pour un proche lorsque la détresse prend toute la place.

Depuis le décès de Geneviève, sa famille a reçu des confidences de personnes leur disant avoir déjà été envahies d’idées suicidaires, qu’un membre de leur entourage a été tenté d’en finir ou a malheureusement posé, comme «Genny love», le geste fatal.

«C’est bien que les gens en parlent, s’ouvrent sur ce qu’ils ont vécu…», soutiennent Annie et Isabelle qui m’ont donné rendez-vous dans un café de Shawinigan, la ville où nous avons grandi. Leurs parents viennent tout juste de vendre leur maison qu’ils habitaient depuis toujours.

Le deuil de cette chaleureuse demeure était plus difficile à faire pour Geneviève, une grande nostalgique qui redoutait les séparations, les départs, les définitives absences.

«Il ne faudrait jamais qu’il t’arrive quelque chose, je ne serais pas capable», a-t-elle déjà confié à Isabelle, sa sœur et fidèle amie.

«Un jour, on habitera l’une près de l’autre!», se promettaient les filles qui s’appelaient chaque jour, voire en pleine nuit quand Geneviève allait moins bien.

«Ce n’est pas grave. Tu ne me déranges pas. Je suis là», la rassurait Isabelle qui aurait tant voulu que sa petite sœur compose son numéro, le 14 janvier dernier.

Geneviève parlait ouvertement de ses problèmes de santé mentale, notamment avec sa famille. Elle voulait faire tomber les tabous et combattre les préjugés.

«C’est une maladie au même titre que les autres!», insistait celle qui aimait rire et faire rire.

Un clown triste, cette courageuse Geneviève qui se battait très fort contre l’humeur dépressive qui venait, partait, revenait, repartait.

Geneviève savait qu’elle avait tout pour être heureuse, une fille aimante, une famille qui l’adorait, un amoureux attentionné, des collègues en or, des gens qui lui reconnaissaient une joie de vivre contagieuse lorsque la maladie lui accordait une pause.

«Quand Geneviève était dans une pièce, elle prenait le plancher», raconte Isabelle en souriant. «Mais quand elle avait un «down», elle ne voulait plus voir personne», ajoute tristement Annie qui a bien raison de dire que la vulnérabilité psychologique d’une personne bipolaire n’est pas nécessairement apparente.

Chère Geneviève, tu emportes avec toi des questions qui resteront vraisemblablement sans réponses...

Il y a deux ans, tu m’as fait parvenir ce petit mot plein de gentillesse: «Toujours aussi intéressantes, tes chroniques!»

J’aurais tellement préféré écrire celle-ci en ta compagnie. J’ose penser que tu aurais accepté de me raconter ton histoire, toi qui n’hésitais jamais à partager des textes démystifiant les problèmes de santé mentale. Tu en avais fait ta cause.

Isabelle et Annie prennent aujourd’hui le flambeau. «C’est ce que Geneviève aurait voulu», m’ont dit tes soeurs en espérant de tout coeur que leur témoignage saura aider, ne serait-ce qu’un seul clown triste, à s’accrocher à l’espoir.

Si vous ou un proche vivez une situation difficile, de l’aide existe. Contactez le 1-866-APPELLE. C’est gratuit, accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.