Isabelle Légaré

La fée Eisha

CHRONIQUE / Eisha Marjara a 52 ans. Sous son corps très menu et d’apparence fragile se révèle la force inébranlable d’une femme dont la vie a été marquée par l’anorexie, mais également par la mort tragique de sa mère et de sa sœur dans l’explosion du vol 182 d’Air India, le 23 juin 1985.

«Je suis née en Inde. J’avais 4 ans lorsque nous sommes venus vivre au Canada. Nous avons d’abord habité à Québec avant de nous établir à Trois-Rivières. Mon père était professeur à l’université. Il enseignait l’anglais.»

Isabelle Légaré

Sandra, 39 ans, et la vie avec l’Alzheimer

CHRONIQUE / Une note est apposée sur le mur, juste à côté de l’interrupteur, à droite de la porte. Impossible de ne pas la voir au moment d’éteindre les lumières et de quitter la maison.

«Bain. Lecture des nouvelles. Verres de contact. Brossage de dents. Étirements. Je m’habille et je choisis mes bijoux. Je rassemble mon lunch. Je prends mes médicaments.»

Actualités

Un amour de jeunesse... 60 ans plus tard

CHRONIQUE / L’amour n’a pas d’âge. L’amour ne meurt jamais.

Peu importe sous quel angle on amorce ce récit, l’évidence saute aux yeux: le miracle de l’amour existe. En voici la preuve, comme un cadeau de Noël avant le temps.

Chroniques

La famille de Normand

Normand Laliberté les appelle ses enfants même si Jocelyn et François, tous deux 63 ans, sont à peine plus vieux que lui et qu’Anne-Marie, 58 ans, est pratiquement de son âge aussi.

Normand aura 61 ans en février.

Seul Marco, 37 ans, pourrait être son fils qu’il n’est pas non plus.

«Il est comme mon bébé.»

Marco avait 20 ans au moment d’intégrer cette famille pour adultes handicapés.

«À son arrivée, il portait des vêtements de la taille d’un garçon de 4 ans.  

Dans le jargon des services sociaux, on parlerait de cette maison de Trois-Rivières comme d’une ressource intermédiaire. Personnellement, les deux mots qui me viennent en tête pour décrire ce clan, c’est amour et dévouement.  

Marco a préféré m’observer de loin lorsque je l’ai salué sans trop savoir quoi ajouter. L’homme dans le corps d’un préadolescent maigrichon ne parle pas. Ce n’est pas un caleçon, mais une couche qui dépasse de son pantalon.  

Je peux comprendre Normand de le présenter comme un bébé.  À la maison, Marco préfère se déplacer sur les fesses ou à quatre pattes que de rester bien sage dans son fauteuil roulant.

Il vit avec la paralysie cérébrale, une déficience intellectuelle sévère et présente des caractéristiques du trouble du spectre de l’autisme.

Pour se divertir, Marco s’assoit dans la baignoire vide et bat la mesure en frappant les rebords avec ses mains. Il aime le bruit sourd que ça fait.

Normand le laisse faire. Ça dérange qui au fond? Personne. Alors tel un bambin, Marco peut continuer de jouer du tambour dans le bain sans eau.

«Tu vois? C’est ça, Normand. Il s’adapte à chaque personne ici.»

C’est Lyne Tardif, la soeur de Jocelyn, qui m’a contactée. Elle souhaitait saluer la bonté d’un homme qui s’apprête à prendre sa retraite après s’être consacré pendant trente ans au bien-être de quatre adultes qui l’aiment comme un père.  

À jamais reconnaissante envers Normand qui aura offert un milieu de vie exceptionnel à son frère qui a la paralysie cérébrale, Lyne a néanmoins du mal à retenir ses larmes en pensant aux prochaines semaines.

Dix ans la séparent de son frère aîné qui est comme un enfant de 5 ans. Leurs parents sont décédés. Normand a pris Jocelyn sous son aile il y a près de vingt ans. Depuis ce jour, il occupe une place importante dans la vie et le coeur de Lyne Tardif.

Dans un monde idéal, l’éducateur spécialisé aurait aimé vendre sa maison entièrement adaptée à une personne prête à prendre sa relève auprès de ses protégés.

Cette perle rare ne se trouve pas comme ça.  

Jocelyn, François, Anne-Marie et  Marco seront donc relocalisés vers une autre famille d’accueil ou un centre d’hébergement de soins et de longue durée. Fin janvier, tout le monde devrait avoir quitté. C’est la vie.

Personne ne peut être contre le désir de Normand de vouloir penser un peu à lui après avoir paterné et materné son quatuor pendant toutes ces années.

Rattrapé par la fatigue, l’homme n’a plus la force d’antan pour soulever ces adultes qu’il faut laver, changer de couches, faire manger, gaver, repositionner dans leur lit et ainsi de suite, sept jours sur sept. La nuit aussi.

Normand n’a jamais rien négligé pour ses résidents qui habitent le rez-de-chaussée ensoleillé alors que lui et son conjoint sont installés au sous-sol.

Au volant de son véhicule adapté, il a trimballé sa famille un peu partout, sans jamais se laisser mettre des bâtons dans les roues.

Ils sont allés à la Ronde, au zoo de Granby, au parc national de la Mauricie, au cinéma, au centre commercial...  

«Si je veux avoir une qualité de vie, il faut que je leur en donne une aussi.»

L’été, Anne-Marie a toujours eu droit à son vernis à ongles sur les orteils, une petite attention qui fait une grande différence dans le quotidien de celle qui exprime ses besoins à l’aide de pictogrammes.

«Mon but a toujours été de les rendre heureux et de leur permettre de choisir. Ce n’est pas à nous de toujours tout décider pour eux.»

Au petit déjeuner, Anne-Marie aime manger ses rôtis avec de la mayonnaise plutôt que du beurre d’arachides? Va pour la mayo.  

Un dimanche après-midi, Jocelyn s’est mis en tête de se régaler de bonbons aux patates? Normand trouve une recette, sort son tablier de cuisinier et Jocelyn est heureux.

Comme un parent qui sait reconnaître le babillage de son petit, l’homme décode le langage gestuel de François qui lève les yeux au ciel pour dire oui.

«Quand il est de mauvaise humeur, il se raidit le dos par en arrière.»

François et Anne-Marie sont ici depuis le début. Ils ont vieilli avec lui.

Normand Laliberté sait que ça ne sera pas facile de se séparer de sa gang. Il essaie de ne pas trop y penser et évite d’aborder le sujet en leur présence. Chaque chose en son temps.

Jocelyn, François, Anne-Marie et Marco ne comprennent pas tout, mais ils ressentent ce que Normand ressent.

«C’est sûr que j’aimerais garder contact avec eux, si possible, aller les visiter.»

L’homme se lève pour retourner auprès des siens, confiant que chacun d’eux saura s’adapter à sa nouvelle vie.

Normand Laliberté aura été une voix pour les membres d’une famille qui restera la leur et la sienne.

Actualités

Se sortir de la galère

CHRONIQUE / Alain Villeneuve est arrivé au café avec un nouveau manteau d’hiver. Pas un vêtement usagé qu’il aurait pu se dénicher dans un organisme de charité. Un manteau flambant neuf.

«Une dame me l’a acheté.»

Actualités

La lettre d’Hélène à Margot

CHRONIQUE / À pareille date l’an dernier, Annie Falardeau a trouvé une carte de Noël à travers le courrier adressé à sa mère. Une dame prénommée Hélène offrait ses vœux de joie, santé et bonheur à celle que tout le monde appelle Margot.

Victime d’un grave accident vasculaire cérébral, Marguerite Trudel n’habitait plus sa maison. Elle venait d’être admise dans un centre d’hébergement et de soins de longue durée. Les séquelles de l’AVC étaient importantes: corps paralysé du côté gauche, troubles de la mémoire et de la parole.

Actualités

Les seins de Jenny, l’encre de Yan Solo

CHRONIQUE / Depuis quelques semaines, Jenny Vézina se regarde différemment dans le miroir. La femme de 46 ans ne voit plus les cicatrices laissées par l’ablation de ses deux seins. Elle contemple des fleurs de cerisier et se réconcilie avec l’épreuve de la maladie.

Jenny n’a rien à cacher. Ni ici ni ailleurs.

Chroniques

Le grand art d’Ann-Sophie

Penchée au-dessus d’une toile posée à plat sur la table, Ann-Sophie Provencher achève de peindre un paon. Concentrée, elle s’applique à mettre les dernières touches de couleur sur la queue déployée. Ses doigts contractés tiennent solidement le pinceau.

Ann-Sophie est une artiste. Les ailes figées, la jeune femme de 25 ans prend son envol en laissant son talent s’exprimer.

Sa belle-mère l’accompagne pour notre rencontre. La femme arrive à traduire les réponses de celle qui articule non sans difficulté chaque mot à deviner.

D’une patience exemplaire, cette Ann-Sophie. C’est l’histoire de sa vie: faire preuve de compréhension envers ceux et celles qui ne comprennent pas ce qu’elle dit.

Andrée Lamy n’a pas eu d’enfant, mais elle aime la fille de son conjoint, Roch Provencher, comme la sienne. En juin dernier, c’est elle qui est sortie sur la place publique pour dénoncer le vol dont Ann-Sophie venait d’être victime.

Son vélo adapté avait été dérobé en plein jour. Le malfaiteur ne s’était pas gêné en se servant directement dans le cabanon de la résidence de Trois-Rivières.

«J’étais tellement enragée!»

Andrée Lamy sourit en disant cela. Cet épisode s’est heureusement bien terminé. Un mouvement de solidarité s’est enclenché avec la parution dans les médias et réseaux sociaux de la photo du fameux tricycle modifié.

Les gens ont ouvert l’oeil, l’engin fait sur mesure a été retrouvé et sa belle-fille a pu reprendre sa route qui n’a jamais été lisse et droite.

Ann-Sophie Provencher aurait dû venir au monde en bonne santé, et non handicapée pour le reste de ses jours.

La jeune femme vit avec la paralysie cérébrale à la suite d’un manque d’oxygène à la naissance, une conséquence grave et directe d’une erreur médicale, celle du docteur Paul-André Latulippe.

Cette triste histoire a été médiatisée à l’époque. La mère du bébé, Marie-Claude Marcotte, avait intenté une poursuite contre le gynécologue-obstétricien à qui elle réclamait près de 9,5 millions $.

Une entente hors cour a été conclue après plusieurs années de procédures judiciaires. Le montant alloué n’a jamais été dévoilé, mais assure néanmoins une sécurité financière à Ann-Sophie.

Je ne savais pas que c’est elle que j’allais rencontrer en me présentant dans les locaux de La Fenêtre, un centre d’immersion pour les personnes handicapées dont on sous-estime le talent caché.

Ici, on a compris que l’art et la culture peuvent apporter de la lumière dans le quotidien de gens qui vivent trop souvent dans l’ombre.

Anne-Sophie Provencher s’est présentée à La Fenêtre il y a trois ans. On lui a donné un pinceau, une toile et des tubes de couleur. On l’a également fait monter sur la scène avec son fauteuil roulant électrique pour lui permettre de chanter, de jouer au théâtre...

La jeune femme a besoin d’aide pour faire tout cela, mais elle s’épanouit. L’inspiration, contrairement à la paralysie, est sans limites.

«Ann-Sophie a tellement évolué depuis qu’elle vient à La Fenêtre. Ça a changé sa vision de la vie. Avant, elle était beaucoup plus renfermée sur elle-même. Ses professeurs sont des anges! Ils lui permettent de développer ses pleines capacités.»

Andrée Lamy est admirative devant le talent de sa belle-fille qui fait notamment de l’art abstrait.

L’été dernier, peu de temps après le vol de son tricycle adapté, Ann-Sophie Provencher a fait une première exposition solo. Toutes ses toiles, une vingtaine, ont rapidement trouvé preneurs.

«La vie est bonne pour toi. On a retrouvé ton vélo. Qu’est-ce que tu pourrais faire pour redonner au suivant?»

À la question de sa belle-mère, l’artiste a eu cette réponse. Elle a remis la totalité de la vente de ses oeuvres à La Fenêtre, une somme de près de 800 $.

Ce dimanche 2 décembre, Ann-Sophie Provencher sera au Centre culturel Pauline-Julien pour apprécier le talent d’artistes de renom qui appuient la mission de l’organisme.

C’est la traditionnelle vente aux enchères de La fenêtre qui met à l’encan régulier et silencieux quelque 90 oeuvres originales des Yves Ayotte, Raymond Caouette, Marie-Josée Roy, Serge Brunoni, Hélène Chartrand, Nancy Moffatt, Lynn Garceau...  

Qui sait si, un jour avant longtemps, on ne retrouvera pas un «Provencher» aux enchères?
Ann-Sophie rit à cette idée avant de me dire, par l’entremise de sa fidèle complice: «Quand je peins, on dirait que je ne pense à rien.»

Et l’art de faire le vide, c’est de se sentir aussi légère que les plumes d’un paon.

Actualités

Shanon, aveugle et emballeuse

CHRONIQUE / C’est devenu un automatisme. L’emballeuse sait que les produits un peu plus lourds sont d’un côté et les plus légers, de l’autre. Les sacs se trouvent toujours à sa droite ou sous le comptoir. Il lui suffit de tendre le bras.

La file est longue. Shanon Dontigny s’en doute aussi. La caisse enregistreuse émet un son chaque fois qu’un article passe sous le lecteur de code barres. Quand les paniers sont pleins et à la queue leu leu, elle a droit à un concert de bips.

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Tomber et apprendre à se relever

CHRONIQUE / Kévin Gamelin, 22 ans, ne se souvient pas de la course. Du départ seulement. Un moment impossible à oublier. Il en rêvait depuis si longtemps.

«Le plus beau feeling de ma vie! J’étais dans un autre monde.»