Le terrain de jeu rapetisse

CHRONIQUE / En 1919, George Thomas avait huit ans. À l’époque, le petit bonhomme pouvait marcher jusqu’à dix kilomètres, simplement pour aller pêcher. Plus tard, dans les années 50, son fils, Jack, au même âge, avait la permission d’aller jouer dans le bois qui se trouvait à plus de 1,5 km de chez lui. En 1979, la fille de Jack, Vicky, toujours à huit ans, pouvait aller seule à la piscine de son quartier, à 800 mètres de chez elle. Pas plus loin. Aujourd’hui, l’arrière-petit-fils de George, qui est le petit-fils de Jack et le fils de Vicky, Ed, huit printemps, ne peut marcher que jusqu’au coin de sa rue, à moins de 300 mètres de sa maison.

Que s’est-il passé au fil du temps pour que le rayon des déplacements à pied autorisé aux enfants ait fondu comme neige au soleil ?

C’est la question que s’est posée le chercheur William Bird, en 2007. La famille Thomas, installée en Angleterre, lui a permis de mener sa petite enquête. Il a ainsi découvert que le « terrain de jeu » destiné autrefois aux enfants, c’est-à-dire une ville ou un village au grand complet, a diminué au fur et à mesure que les rues ont poussé et que la quantité de voitures y circulant a proliféré.

Pas fou ! Comme un enfant ne fait pas le poids devant une voiture, mieux vaut qu’il aille jouer ailleurs !

Mieux encore ; qu’il soit à pied ou à vélo, qu’il évite donc la rue et le trottoir pour aller du point A au point B ! De toute façon, avec deux autos par famille dans la cour, pourquoi on se casserait le pompon à marcher où à faire du vélo ? Hein, les jeunes, pourquoi ?

Oui, le développement des villes peut expliquer l’absence quasi totale d’enfants dans les rues de nos jours, mais il n’y a pas que ça.

Nous, les parents, on est devenus débiles avec le temps. Plus que nos parents et ô combien plus que nos grands-parents. Toujours au nom de la sécurité.

La rue, nous en avons peur. Et pas seulement des voitures qui s’y trouvent. S’il fallait qu’un kidnappeur se décide à sévir dans notre quartier un mardi après-midi !

Je l’avoue. Je fais partie de ces mères complètement fêlées qui craignent pour la sécurité de leurs enfants quand ils frôlent la rue.

À pied, je suis très open. Moi, c’est le vélo qui m’inquiète. Et je suis loin d’être seule dans ma gang.

L’autre jour, la mère de l’amie de ma grande a appelé à la maison pour s’assurer que les filles étaient arrivées à bon port... après la ride de vélo de moins de sept minutes qui sépare nos deux maisons !

On aime dire des enfants qu’ils ressemblent à leurs parents, ou qu’ils se passionnent pour les mêmes affaires, que « la pomme ne tombe jamais bien loin de l’arbre ». L’image est fort jolie, mais elle ne colle pas pantoute à un point dans notre réalité, à ma grande et moi : le vélo justement.

J’adore faire du vélo. Un moyen de transport qui ne m’a jamais intimidée depuis que j’ai roulé, dans la rue devant ma maison, sur mon premier petit tricycle.

Ma grande, elle, c’est loin d’être son sport. En fait, elle est de ceux qui sont passés à un cheveu de ne jamais pouvoir utiliser l’expression « c’est comme faire du vélo, ça s’perd pas ! », tellement il était tard quand elle a réussi à rouler sur une courte distance en se tenant en équilibre sur ses deux roues. Un peu plus et elle n’expérimentait jamais la chose. C’est finalement arrivé. Je pense qu’elle avait neuf ans, en regardant sa petite sœur, plus tomboy, pédaler à côté d’elle... Même aujourd’hui, à 14 ans, elle est loin de se sentir complètement à l’aise et confiante derrière un guidon.

Elle n’est pas super habile (elle possède toutefois plusieurs autres belles qualités), mais elle chemine.

Mais comment la blâmer ?

Comme je vous le disais, sa mère possède un bon vélo de route, mais elle a peur de la rue !

Du vélo, j’ai toujours eu peur qu’elle en fasse.

On habite sur un boulevard que plusieurs utilisent comme une piste de course. Il n’était pas question qu’elle y enfourche sa monture avec des frous-frous au bout des poignées. C’est clair que ma crainte l’a freinée dans son expérience cycliste, mais longtemps, mon angoisse liée à son désintérêt pour le vélo a fait l’affaire des deux, alors...

Je sais, je sais. Il est clair que mon anxiété a donné naissance à son désintérêt. Et tout ça cache une seule et même chose : la mozus de peur.

C’est une roue qui tourne.

On est comme ça, les parents d’aujourd’hui. On surprotège nos enfants. Et avec le temps, on a réduit leur périmètre d’exploration à pas grand’chose.

À la vitesse où vont les choses, mes petits-enfants vont devoir porter un full face pour passer de la cuisine au salon...

Heureusement qu’au fond de moi, il reste un soupçon de lucidité.

Ma grande a commencé à travailler cet été. À quelques rues de la maison à part ça. Si au début j’hésitais à la laisser partir à vélo, là, je l’encourage fortement à le faire.

Mon explication facile pour justifier mon changement de cap ? Je suis à bout de faire le taxi !

Honnêtement, pas question que je brime son estime de soi. Je veux qu’elle explore. Qu’elle soit fière d’elle. Qu’elle développe son autonomie et sa confiance en même temps que ses mollets.

Il y a des douces limites, en tant que parents, à perdre les pédales, non ?