Le pouvoir de la liqueur brune

CHRONIQUE / Le phénomène n’a rien à voir avec le fait qu’elle soit technicienne en nutrition, mais de nous deux, ma sœur est la plus granola. La bouffe santé, les fruits et légumes bien élevés, ça l’a toujours intéressée. Elle n’est pas végétarienne, mais elle tend vers ça. Avec un chum végé, le virage se fait naturellement.

Ma sœur brosse ses dents et lave ses cheveux, ses vêtements et sa vaisselle avec des produits écolos. Elle ne mange presque pas des sucreries, ne boit de l’alcool et des boissons gazeuses qu’à l’occasion et fait attention à la quantité de gluten qu’elle ingurgite. Mais, il n’en a pas toujours été ainsi...

Vous savez comment c’est entre deux sœurs: rire des travers de l’autre fait partie de la relation qui nous unit. C’est pourquoi il m’arrive parfois de lui rappeler, surtout quand elle aborde la question de la nutrition saine — ce qui est chaque fois fort intéressant, soit dit en passant—, qu’elle n’a pas toujours été un exemple à suivre au plan culinaire.

— Non, mais p’pa pis m’man étaient-ils conscients, bâtard?!, qu’elle me lance alors chaque fois, découragée de constater à quel point les parents de l’époque laissaient souvent les enfants manger et boire ce qu’ils voulaient... ou ce qu’il y avait de disponible. Dans le temps, c’était comme ça, que je lui rappelle en riant.

Dans les années 1980, voir un enfant boire un Coke ou un 7Up n’avait rien de marginal. En plus, on le buvait avec une paille en plastique. Sacrilège! Si vous faites ça aujourd’hui, vous sabotez vos chances de voir votre petit Yanéricke être invité à la fête de Kamuel ce printemps...

Ma sœur, elle, aimait beaucoup le Coke. Avec un ti-chips nature, ça lui faisait la meilleure des collations. En fait, ça arrivait en deuxième position après ses précieux «sandwichs-à-la-moutarde».

Sur une photo prise au mariage d’un cousin où elle était bouquetière, on la voit dans sa belle petite robe blanche munie d’une jolie ceinture vieux rose tenant à deux mains un gros verre de sa liqueur brune préférée. C’est vous dire. Quand elle tombe dessus, elle ne peut s’empêcher de réprimander nos parents. C’est plus fort qu’elle.

Quand on était petites, on a un jour décidé de faire une expérience scientifique elle et moi. On a plongé une poignée de sous noirs dans une généreuse portion de Coca-Cola pour voir si les pièces de monnaie allaient ressortir étincelantes. Le but était de tester le pouvoir nettoyant de la boisson gazeuse. Vous auriez dû nous voir les yeux devant nos belles cennes noires toutes propres submergées pendant 20 minutes. En fait, il n’y aurait rien de mieux que le Coke pour dissoudre les oxydants. C’est, semble-t-il, encore plus efficace que l’eau de Javel! Tout ça grâce à l’acide phosphorique (E338). Avec le temps, un sou noir s’oxyde. Plongée dans le Coke, il en ressort flambant neuf. Paraît que c’est même infaillible sur des piles corrodées et des vis rouillées. Vous ferez le test.

Nous, dans le temps, on n’a testé que les sous noirs, avec succès.

Comme j’avais dix ans et elle cinq, c’est clair qu’après notre expérimentation, on a tout laissé traîner sur le comptoir. Un foutoir dans lequel elle a, malgré tout, réussi à trouver quelque chose d’alléchant...

La panique toé: «Mamaaaaaaaaaaaaaaaaaaan! Amélie a bu le Coke de nos cennes noiiiiiiires!»

J’étais certaine qu’elle allait s’empoisonner. Pire: mourir!

Non. À part subir mes remontrances de sœur supérieure, elle n’a eu aucun symptôme. Sans doute que la caféine contenue dans la boisson avec son effet anti-émétique (contre les vomissements et la nausée), a aidé...

Chose certaine, à mes yeux de fillette de dix ans, ma petite sœur a été chanceuse ce jour-là.

Devant ce miracle, j’ai fait ni une ni deux et j’ai enfermé notre trésor étincelant dans un pot.

Des cennes de luck, on n’en aura jamais trop dans notre vie, que je me suis dit.

Propres en plus?

Ça n’avait pas de prix.