Faites-le devant vos enfants!

CHRONIQUE / Comme l’orang-outan de Sumatra, je suis une espèce en voie de disparition. Pas parce que j’habite toujours avec le père de mes enfants après 22 ans et demi de vie commune. Non. Parce que moi, mes tasses à mesurer, mes cuillères en bois, ma batterie de cuisine et mon rouleau de papier parchemin, je m’en sers !

À l’approche de Noël, le MAPAQ, à partir des données d’AC Nielsen, présente toujours un portrait de nos habitudes de consommation pour la dernière année complète. Du dernier rapport encore tout chaud, Sylvain Charlebois, directeur du laboratoire des sciences analytiques agroalimentaires, professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie et chroniqueur dans La Voix de l’Est, en a fait sa chronique le week-end dernier.

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En le lisant, j’ai compris qu’au même rang que le manakin de Bokermann, j’étais bien malgré moi devenue un oiseau rare.

Tout ça parce que je n’ai pas encore déserté ma cuisine.

Curieux quand on pense à la prolifération et au succès des émissions de bouffe. Grands parleurs, p’tits faiseurs les Québécois ?

Bizarre aussi quand on pense à la taille que prend désormais la pièce destinée à recevoir. J’ai déjà vu des îlots plus gros que ma cuisinette ! Mais la cuisine, on y ferait maintenant plus de « sôcial » que de sauce à spag... Les gens manquent de temps. Les gens mangent différemment.

Imaginez. Selon ce que dévoile le MAPAQ, les ventes de produits qui demandent à être transformés comme la farine, le sucre, les vinaigres, les épices, bref certaines bases, ont vu leurs ventes fondre comme du beurre dans’poêle. Les gens achètent beaucoup de prêt-à-manger. Les ventes de mets préparés surgelés, elles, ont bondi de 4,5 % en 2018. Si au moins la plupart se tournaient vers le prêt-à-cuisiner. Une alternative plus alléchante, que je me dis, pour éviter que ne disparaisse à jamais l’art de, justement, cuisiner.

Parce que ce qui est triste dans ce fameux rapport, au-delà du fait que certaines tendances poussent à ingurgiter beaucoup de sucre et de sel, c’est que se perdent, au fil du temps, des techniques, des recettes. Que feront les enfants une fois jeunes adultes dans « leur p’tit trois et demie ben’trop cher, frette en hiver » si leurs parents n’ont jamais cuisiné devant eux ?

Ils vont faire comme de nombreux Torontois et louer des appartements dépourvus de cuisinière ? Car oui, même si c’est dur à digérer, ça existe déjà !

D’où ma proposition de faire la cuisine devant eux. Avec eux. Partagez-leur vos trucs.

Un Noël, ma mère nous a offert, à ma sœur et moi, un cadeau succulent : un livre de recettes maison. À chacune, elle avait pris le temps d’écrire, à la dactylo, toutes nos recettes préférées et des classiques de chez nous. La soupe à ma grand-mère Fernande. La sauce à spaghetti de grand- maman Cécile. Celle des dominos. Du gâteau au café et avelines. La recette de la « trempette facile ».

Elle y avait mis un temps fou.

Petite anecdote. J’ai fait de la compote de pommes l’autre jour dans le plus gros de mes chaudrons. Je me suis quasiment disloqué le coude droit à brasser. Mais de voir tous mes pots se vider en seulement une semaine m’a fait chaud au cœur. Savoir que ma recette faisait sensation plus que les collations Fruitsations Mott’s, m’a rendue heureuse. Comme quoi mettre la main à la pâte nourrit autant celui qui fait la tarte que celui qui la mange.

Si je suis aux fourneaux tous les jours ? Non. Comme si je gérais un petit resto, je fais le plus gros de ma préparation le dimanche pour sauver du temps les autres jours de la semaine. Avec du Michael Bublé et un petit verre de blanc, ça se fait tout seul.

Car c’est ça la cuisine : de l’huile de bras et du temps. Deux ingrédients qu’on mélange pourtant souvent pour des trucs qui ne sustentent ni le ventre ni l’âme...

Cuisiner, c’est aussi beaucoup d’amour. Difficile de croire que certains refusent de s’en nourrir.