En 1990, la loi sur la sécurité des passagers arrière spécifiait qu’il était interdit d’attacher deux personnes avec la même ceinture...

Archives et loi obscure

CHRONIQUE / Monsieur Robichaud m’écrit l’autre matin. Il avait rédigé une lettre ouverte en décembre 1989 ou janvier 1990, il ne se souvenait pas très bien de la date de publication, alors il souhaitait venir fouiller dans nos archives pour la retrouver.

Puisque nos vieilles éditions de La Voix de l’Est jaunies par le temps ne sont pas accessibles au public, j’ai décidé de lui rendre service et de chercher quelques minutes. Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais, mais je suis tombée sur des trucs fort intéressants.

En janvier 1990, Radio Shack vendait ses lecteurs AM/FM stéréo en spécial à 59,95 $ au lieu de 89,95 $. Nutri-Système semblait détenir la recette miracle pour permettre aux gens de perdre du poids rapidement, et André-Philippe Gagnon, lors de son passage au Palace de Granby, était la vedette de l’heure.

Cette année-là, plus précisément le 1er janvier 1990, était lancée une nouvelle loi sur le port de la ceinture de sécurité pour les passagers arrière des véhicules. Quelques mois avant, les passagers avant avaient reçu l’ordre de la boucler. Ceux d’en arrière, c’est venu... après. Comme s’ils étaient moins importants. Moins en danger.

Le hic : la loi manquait de clarté, disaient les policiers de l’époque. Autant à la SQ que dans les corps municipaux, alors ils ne l’appliquaient pas.

« Trop d’ambiguïtés. Trop de points obscurs », expliquait un porte-parole de la SQ de Granby dans un article paru le lundi 8 janvier 1990. Cette loi, les policiers en avaient pris connaissance en même temps que tout le monde. L’un des points obscurs, disaient-ils, portait sur le nombre de passagers permis à l’arrière. Une donnée qui variait selon le type de voiture.

Les policiers devront donc user de leur bon jugement et ne toléreront pas qu’un passager soit assis sur un autre, pouvait-on lire.

C’était vraiment une autre époque, que je me disais. Mais je n’avais pas lu le pire...

Si la banquette arrière peut accueillir trois passagers, mais qu’elle n’est pourvue que de deux ceintures de sécurité, le troisième passager ne sera pas soumis à la loi. Les deux autres passagers écoperont d’une amende de 45 $ et perdront deux points de démérite (sic) s’ils sont pris en défaut.

Avez-vous remarqué, on ne parlait que de « passagers ». Il n’était alors question nulle part d’adultes ou d’enfants passagers !

Alors quoi ; quand trois passagers devaient se partager deux ceintures, ils tiraient à la courte paille ? Quand un adulte et deux enfants devaient prendre place à l’arrière, ils attachaient les enfants, sans permis de conduire, donc imperméables à loi, et laissaient l’adulte « lousse, assis sur la bosse du milieu » ?

Car pensez-y : aux yeux de la loi de l’époque, si un des deux enfants oubliait de s’attacher, la police ne pouvait pas lui coller une contravention. Même chose pour l’adulte non attaché, car aucune ceinture n’était disponible pour lui !

D’autres questions pertinentes pouvaient se poser dans les circonstances : que faisaient les parents de trois enfants ? Une rotation ? Ils attachaient les deux plus beaux ? Et comment une famille de quatre gérait une sortie au zoo si elle décidait d’amener aussi le petit cousin Luc alors en visite ?

Le fouillis total. Les policiers pouvaient bien ne pas savoir où donner de la tête.

Une chance, la loi était claire sur un point : il était interdit d’attacher plus d’un passager avec la même ceinture. Si la Régie de l’assurance automobile du Québec (c’était son nom dans le temps) avait pris la peine de le mentionner, c’est sans doute parce qu’un jour, quelqu’un l’a tenté. Ça devait être la même personne qui a utilisé son grille-pain dans son bain...

Ce jour-là de 1990, La Voix de l’Est avait tenu un vox-pop pour connaître la réaction des gens devant la mise en place de cette loi sur les passagers arrière. Sur six personnes, un homme et une femme ont manifesté leur mécontentement. M. Rivard semblait le plus irrité des deux. « Je trouve ça exagéré, qu’il a avoué. On est censé vivre dans un pays libre, mais on l’est de moins en moins. Bientôt, il faudra s’attacher avant de sortir de la maison ! »

Pauvre M. Rivard. Je ne sais pas si vous avez eu le privilège de vivre ce moment historique, mais dernièrement, au nom de la sécurité de nos petits monstres, certaines villes ont déplacé l’Halloween au lendemain du 31 octobre. Il pleuvait à boire debout et il ventait à écorner les bœufs... On est à un cheveu de s’attacher avant de sortir de la maison.

En 30 ans, on pourrait penser que côté sécurité on a mis la pédale au fond. Mais non. Pas dans tout.

Savez-vous ce que cherchait précisément M. Robichaud dans nos archives la semaine dernière ? Un texte qu’il avait écrit au lendemain du massacre de l’École polytechnique de Montréal le 6 décembre 1989.

En feuilletant nos vieux journaux, j’ai réalisé que dans le domaine des tueries de masse, on n’a pas tant évolué. Des carnages du genre dans des établissements scolaires, il y en a eu plein d’autres. Mais au lieu de légiférer sur la possession de chargeurs modifiables, d’armes de poing et autres armes d’assaut, on a préféré montrer aux élèves comment « bien se cacher » au cas où un tireur fou ferait irruption dans la cafétéria de l’école un jeudi après-midi. La belle affaire.

Pas plus tard que le printemps passé, les parlementaires modifiaient une fois de plus le Code de la sécurité routière pour assurer toujours plus de protection aux enfants en voiture. On ne peut pas être contre l’idée.

Mais un gouvernement véritablement attaché à la sécurité de son petit monde ne devrait-il pas penser à le protéger dans plus d’une sphère de sa vie ?

Vous savez : prendre des décisions conséquentes qui tiennent la route.