Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

Il faut penser aux services de garde

CHRONIQUE / Lorsque le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a annoncé trois journées pédagogiques supplémentaires pour donner un peu d’air aux enseignants, il a tout de suite pensé aux parents et annoncé du même souffle que les services de garde resteraient ouverts.

Sauf que les éducatrices, et les éducateurs, sont aussi à bout de souffle.

En plus, ils ont appris dans les médias qu’ils auraient trois jours complets de plus à s’occuper des enfants, personne ne les avait mis au parfum. Ils ont dû se «revirer sur un dix cennes», encore, comme il l’avait fait à la mi-mars. On s’en souvient, lorsque le gouvernement a mis le Québec sur pause, que les écoles ont été fermées du jour au lendemain, le gouvernement a désigné certaines écoles pour qu’elles offrent des services de garde pour les travailleurs essentiels. 

Pendant deux mois, ils ont assuré. Ils ont assuré aussi à partir du 11 mai, lorsque le gouvernement a rouvert les écoles, en laissant aux parents le choix d’y envoyer ou non leur marmot. «En service de garde d’urgence ou durant les mois de mai et juin, les ratios diminués permettaient de faire respecter les consignes et donnaient même une qualité de travail que nous ne connaissions plus», m’a écrit une personne responsable du service de garde d’une école. 

Mais depuis la rentrée, le plaisir n’y est plus. «Depuis le retour au mois de septembre, les éducatrices ont des groupes pleins, qui dépassent souvent le 20 élèves maximum pour cause de manque de personnel, dans deux classes différentes, pour respecter les bulles. En journée pédagogique, c’est pire. La semaine dernière, les éducatrices devaient parfois jongler avec cinq bulles différentes dans leur groupe et l’idée d’avoir trois journées de plus en décourage plus d’une.» 

Plus on jongle avec des bulles, plus elles risquent d’éclater.

Et plus la COVID pourrait s’y glisser.

Dans une autre école, une éducatrice m’a raconté qu’à la fin de la journée, une de ses collègues «ramasse toutes les bulles», les enfants qui restent dans chacun des groupes se retrouvent dans le même local en attendant leurs parents. On s’attend donc de cette éducatrice qu’elle ait des yeux tout le tour de la tête pour s’assurer que les enfants ne se rapprochent pas trop.

Le mélange des bulles fait partie du quotidien. «Nous devons réunir dans le même groupe des élèves de deux, trois, quatre, cinq bulles ou même plus.»

On joue avec le feu.

«Le résultat est une éducatrice qui passe le plus clair de son temps à intervenir pour la distanciation. Elle ne peut pas vraiment animer non plus des activités intéressantes, ce qui augmente les comportements problématiques (comme pour tous les enfants qui s’ennuient). Les enfants étant aussi des enfants, c’est impossible qu’ils ne se touchent pas ou ne partagent pas du matériel pendant que l’éducatrice intervient avec un autre enfant. Malgré les rumeurs, nous n’avons pas des yeux tout le tour de la tête…»

L’autre résultat : «des enfants qui trouvent le temps long, une éducatrice épuisée et démoralisée». 

Et quand elle écoute le ministre Jean-François Roberge en conférence de presse, elle a l’impression d’être invisible. «Même dans une nouvelle qui nous concerne directement, il n’y a aucune mention du travail des éducatrices. C’est insultant de penser que pour alléger le travail des enseignants (qui ont véritablement besoin d’une pause en passant), on va alourdir celui des éducatrices. Est-ce que le ministre sait seulement qu’on existe?»

La question est posée.

À la suite de l’annonce de ces trois journées pédagogiques supplémentaires – et gratuites –, j’ai contacté le Centre de services scolaire de la capitale, je voulais savoir quels impacts aurait cet ajout, à la fois sur les finances des services de garde, sur le personnel et aussi sur la gestion des locaux, qui est un autre casse-tête. La porte-parole Véronique Gingras m’a appelée pour me dire que le ministère assumerait tous les frais engendrés par ces journées supplémentaires. 

Mais encore. Est-on au courant du trop-plein des éducatrices et des éducateurs? Des mesures seront-elles prises pour atténuer leur surplus de travail? La réponse est venue par courriel. «Les ressources humaines me confirment que nous avons effectivement été informés par quelques directions d’école et le Syndicat du personnel de soutien que les éducatrices et éducateurs en service de garde sont d’avis que ces journées pédagogiques leur apporteront une charge de travail supplémentaire.»

On le sait, point. 

Et ce n’est pas seulement une question de conditions de travail. «Le malaise va bien plus loin que cela. Bien que notre rôle semble essentiel au fonctionnement de la société, les seules considérations dont nous a fait part le gouvernement jusqu’à présent n’ont été que quelques «mercis» à gauche et à droite au début des conférences de presse.» Le rôle des services de garde ne «semble» pas essentiel, il l’est. 

La preuve, il y aura des services de garde ouverts pendant la pause prolongée des Fêtes pour permettre aux travailleurs essentiels d’aller au boulot, de ceux-là une bonne partie du personnel de la santé. 

Ironiquement, les éducatrices et les éducateurs des services de garde font partie de ces travailleurs essentiels.

Il faudrait en prendre soin.