Mylène Moisan
Les règles entourant les visites supervisées des enfants pris en charge par la DPJ peuvent susciter un questionnement.
Les règles entourant les visites supervisées des enfants pris en charge par la DPJ peuvent susciter un questionnement.

Il faut parler des visites supervisées

CHRONIQUE / Les deux filles de 11 et 13 ans arrivent dans une voiture noire aux vitres teintées, elles descendent, on les conduit dans une petite — très petite — pièce dans un centre communautaire juridique, elles s’assoient autour d’une table de garderie sur de petites chaises de garderie.

Elles attendent leurs parents.

C’est voulu comme ça, les parents ne peuvent pas arriver au même moment que leurs enfants.

Depuis quatre ans et demi maintenant, François* et Sylvie* — dont je vous ai déjà parlé — voient leurs filles dans le cadre de visites supervisées, qui sont passées d’une par semaine à une aux deux semaines, sans qu’on ne leur donne aucun motif. À la base, le litige entre les parents et la DPJ repose sur un diagnostic d’autisme. Aucune dépendance, aucune négligence, aucune maltraitance, le juge qui a eu à se pencher sur le dossier les a décrits comme des «parents qui ne constituent aucunement un danger pour la sécurité de leurs enfants qu’ils aiment immensément». 

Et pourtant, chaque fois qu’ils rencontrent leurs filles, tous leurs faits et gestes sont scrutés à la loupe par des intervenants. 

S’ils posent trop de questions, on menace de mettre fin à la visite.

Dans le Guide relatif aux normes et à l’organisation des services pour les ressources de supervision des droits d’accès publié en janvier 2018 par le ministère de la Santé et des services sociaux, il est écrit que «le recours aux services de SDA revêt un caractère exceptionnel et transitoire. Une attention particulière est apportée afin que les relations entre les personnes concernées évoluent et puissent, éventuellement, se dérouler à l’extérieur de l’organisme».

Et pourtant, nombreux sont les parents qui voient leurs enfants depuis des années en visites supervisées, parfois pendant plus de 10 ans, dans un cadre qui ne favorise nullement l’amélioration des liens entre le parent et l’enfant, particulièrement dans le cas où les rencontres ont lieu dans des locaux avec des vitres sans tain.

Au mieux, les liens font du surplace.

Au pire, ils s’étiolent.

Une mère qui voit son fils de huit ans à raison de trois heures par mois depuis plus d’un an m’a envoyé le contrat qu’elle a signé et où sont indiquées les conditions à respecter. De celles-ci, «vous devez vous centrer sur le moment présent. Tout propos jugé inadéquat par l’intervenant ou le surveillant peut engendrer la fin de la visite.»

Et quels sont ces propos?

«Rester centré sur le moment présent, c’est éviter de parler de la DPJ, des intervenants, des décisions, du placement, d’un retour éventuel à la maison, de son père, du fait que je m’ennuie de lui ou qu’il me manque, des sentiments de l’enfant, de notre vie passée lorsque nous étions ensemble à la maison. Aucun projet futur ne doit être abordé, ni les vacances de Noël, ni d’autres visites éventuelles. Aucune pression ne doit être mise sur l’enfant […] comme lui demander s’il s’ennuie de moi, de sa fratrie, de son père, de sa parenté, s’il nous aime, c’est non.»

Ils peuvent lire une histoire, jouer aux cartes.

«Il faut absolument éviter tous sujet ou activité qui causerait de l’agitation, de l’excitation, de l’opposition, des pleurs, de la frustration, de l’ennui, des sentiments négatifs chez l’enfant, car la conséquence immédiate sera l’arrêt de la visite, le départ, la diminution ou la suppression des visites en durée et en fréquence. Chaque recul est presque toujours irréversible.»

Et, si l’enfant est inconsolable à la fin de la visite, on reprochera au parent de ne pas être en mesure de sécuriser son enfant. 

L’avocate Valérie Assouline, qui défend des parents dans des dossiers de DPJ, constate elle aussi que le recours aux visites supervisées n’est pas toujours conforme à ce qu’elles doivent être en théorie, c’est-à-dire une mesure «exceptionnelle» pour assurer la sécurité de l’enfant ou du parent.

Elle observe aussi que les enfants sont parfois reconduits à leurs visites par des transporteurs qui ne font qu’office de taxis, contrairement à ce qui est indiqué dans le Guide de soutien à la pratique des visites supervisées publié en 2010 par le Centre jeunesse de Montréal, où on indique que «le transport de l’enfant nécessite un accompagnement de qualité […] et devrait être assuré par une personne connue et rassurante, particulièrement s’il s’agit de très jeunes enfants».

Il arrive que des visites soient écourtées ou annulées à la dernière minute, faute de transport ou de personnel, sans qu’elles soient nécessairement reprises. À l’inverse, si un parent doit annuler sa visite, on lui reproche les conséquences que cette annulation peut avoir sur l’enfant.

Valérie Assouline partage à l’occasion des messages qu’elle reçoit, comme celui-ci : «Mes parents sont sous supervision de la DPJ alors qu’ils ne sont même pas concernés par l’ordonnance! Ils vivent à l’extérieur du pays et n’ont plus accès aux enfants depuis six mois. Toutes les personnes ont été mises sous supervision dans ma famille alors qu’elles ne sont pas visées par l’ordonnance.»

Et pour chaque visite, il faut des ressources, il faut organiser un transport, prévoir la présence de surveillants ou d’intervenants.

Des intervenants qui pourraient être ailleurs.

Au Centre intégré universitaire en santé et en services sociaux [CIUSSS] de la Capitale nationale, on n’a pas été en mesure de donner le nombre de dossiers de visites supervisées, même chose au Centre intégré en santé et en services sociaux [CISSS] de Chaudière-Appalaches. Dans les deux cas, obtenir cette information aurait nécessité une extraction de données laborieuse, qui n’a pas été faite à ce jour.

On ignore donc le portrait global de la situation.

Et pourtant, à Québec, on indique que «le CIUSSS de la Capitale-Nationale a doublé ses ressources pour soutenir les professionnels de la DPJ pour effectuer les visites supervisées. Ces personnes ont été embauchées pour soutenir les professionnels en protection de la jeunesse pour assurer une partie de ces visites.»

Sont-elles toutes nécessaires?

La question se pose.

Je l’ai d’ailleurs posée récemment au ministre responsable de la protection de la jeunesse, Lionel Carmant, il a répondu ne pas être au courant. «Ce n’est pas quelque chose qui a été porté à mon attention.»

Il le faudrait.

*Prénoms fictifs pour protéger l’identité des enfants