Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Lucette Rondeau a travaillé pendant 38 ans en soutien à domicile.
Lucette Rondeau a travaillé pendant 38 ans en soutien à domicile.

Il faudrait écouter Lucette

CHRONIQUE / Lucette Rondeau a travaillé pendant 38 ans en soutien à domicile, elle a pris sa retraite en 2014, mais elle aurait pu continuer.

«Je ne voulais pas être complice de ce système-là.»

Ce système-là, c’est le minutage de chaque soin, de chaque service qui est rendu, elle constatait qu’elle avait toujours moins de temps pour s’occuper des gens, et que ça n’allait pas aller en s’améliorant. Gaétan Barrette venait d’être nommé ministre de la Santé, il promettait de faire encore plus avec moins.

Ça se ferait sans elle.

Pour l’anecdote, Lucette allait se marier quand elle a commencé sa formation pour être ce qu’on appelait à l’époque une auxiliaire familiale et sociale (AFS) – aujourd’hui auxiliaire en santé et en services sociaux (ASSS) –, mais son futur époux lui a fait savoir qu’il ne voulait pas qu’elle travaille après les noces.

Lucette a annulé le mariage.

C’était en 1976, elle avait 22 ans. Les CLSC (centres locaux de services communautaires) venaient d’être créés, tout était à faire pour organiser les soins à domicile. «Ils m’ont offert l’emploi. J’étais très impliquée depuis l’âge de 14 ans, pour les personnes âgées, pour la pastorale… […] Quand je leur ai demandé c’est quoi le travail, ils m’ont dit : «il n’y a rien de défini, on va voir ça au fur et à mesure.»

Ils sont allés au plus simple, à l’évidence. «On demandait aux personnes ce qu’elles voulaient et c’est ça qu’on faisait. On répondait vraiment aux réels besoins du monde. On était là une demi-journée, on pouvait passer la balayeuse, laver le poêle, faire l’épicerie, leur faire à manger, s’occuper de leur hygiène... Ce n’était pas compliqué, on répondait aux besoins des gens. Et on pouvait être créatifs.»

Elle pouvait prendre le temps de jaser.

Il y avait du travail d’équipe, Lucette était impliquée dans le suivi. «C’était merveilleux, c’était super le fun

Des mots qu’on entend trop peu aujourd’hui.

Les choses ont commencé à se gâter en 1983. «À partir de là, il n’y avait plus de cogestion, il y a eu des coupures de services et plein de changements. Tu ne t’occupais plus de l’entretien, mais de l’hygiène. J’avais une personne qui s’assisait devant son châssis pour regarder dehors, je n’avais plus le droit de laver son châssis.»

Elle a continué à le faire. «J’y suis toujours allée avec mon intuition et mon cœur.»

Mais Lucette prenait tellement son travail à cœur qu’elle a dû prendre une pause. «C’est qui, vous pensez qui recevait les commentaires du monde à domicile qui avait moins de services? C’est ça qui m’a fait arrêter, c’était le sentiment d’impuissance, j’étais déçue.» Elle a repris du service six mois plus tard. «J’ai compris que je n’avais pas à porter sur mes épaules les décisions des gestionnaires.»

Lucette a retrouvé le plaisir d’aider les gens, de leur faire du bien, de les écouter. «Tu sais, des fois, quand tu donnes un bain, tu te fais raconter des choses qu’ils n’ont jamais racontées à personne, même pas à leurs enfants.»

Quand il y a un lien de confiance.

Elle ne regardait pas sa montre, enfin pas trop. «Je ne donnais pas d’heure précise aux personnes, comme ça, si quelqu’un me racontait quelque chose avant que je parte, l’autre qui attendait ne s’inquiétait pas de mon retard. On avait juste une pagette à l’époque, comme ça, je pouvais prendre le temps.»

Elle avait le sentiment du devoir accompli. «Ce que je faisais avait un sens.»

En 2014, elle a compris qu’elle ne pourrait plus faire ça. «Ça allait passer à du minutage… les bas de soutien, les levers, les changements de pansements, tout allait être chronométré. […] Ils nous ont dit que tout allait être informatisé, que ça allait passer de des quarts de journée à jusqu’à sept personnes par jour, que les cédules étaient faites pour faire moins de kilométrages, que je ne pouvais plus changer les cédules. Des fois, si une personne avait un imprévu, je pouvais appeler les autres pour les déplacer et ça se passait très bien. Là, ça devenait impossible. Pour moi, ce n’était plus du soutien à domicile.»

La souplesse qu’elle avait tant chérie n’y était plus. «Ce n’est plus les gens qui disent ce qu’ils veulent, c’est tout défini à l’avance dans les plans d’intervention. Les auxiliaires n’ont plus d’autonomie, ils sont pris. Tous les gens subissent ce système. […] Après ma retraite, j’ai croisé une ancienne collègue, elle me disait qu’elle avait 17 minutes pour aller mettre des bas de confort. […] Je suis partie à cause de ça.»

Mais d’autres restent. 

Et y mettent tout leur cœur. «Il y a des filles que je côtoie et qui sont aussi emballées que moi j’étais pour les soins à domicile, c’est bon signe. Il y en a qui sont à leur place, qui travaillent avec humanisme.[…] Mais il faut qu’il y ait une reconnaissance de leur travail, qu’elles puissent répondre aux réels besoins des gens.»

Ça devrait passer avant le chrono.

* Un livre vient de sortir sur ce sujet, il s’agit de Lucette au maintien à domicile – une carrière entre l’amour, le don et la solidarité –, écrit par Mario Paquet et publié aux Presses de l’Université Laval.