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Hélène Buzzetti
Les Coops de l'information
Hélène Buzzetti
Vigile à la mémoire des quatre personnes de la même famille tuées à London, en Ontario à la Place des Arts, à Montréal.
Vigile à la mémoire des quatre personnes de la même famille tuées à London, en Ontario à la Place des Arts, à Montréal.

Un bâillon nommé victimisation

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CHRONIQUE / Les lendemains d’une tragédie sans nom ne sont jamais propices à la tenue d’un débat public posé sur un enjeu controversé. La douleur est trop vive, le risque de passer pour sans-coeur si on apporte des nuances, trop grand. Et c’est ainsi que par respect pour les victimes s’instaure trop souvent une pensée unique dont on ne déroge qu’au risque d’être accusé de contribuer au drame.

Ainsi en va-t-il du hijab dans la foulée du massacre de London. Au motif que les victimes le portaient (ce qui est par ailleurs inexact, les Pakistanaises arborant plutôt la dupatta, sorte de châle déposé tantôt sur les épaules, tantôt sur la tête), il ne serait plus possible de critiquer ce vêtement musulman.

Lorsque Justin Trudeau s’est fait demander si la Loi sur la laïcité de l’État du Québec (loi 21) contribuait à la haine et la discrimination, le premier ministre a répondu «non» sans hésiter. Mais il a enchaîné en prédisant que l’appui à cette loi risque d’être ébranlé par la pandémie (qui a prouvé qu’il n’y a aucun problème à recevoir des services de l’État à visage couvert) et aussi «parce qu’il y a une réelle inquiétude par rapport à la montée de l’intolérance et de l’islamophobie». Bref, «non»… mais oui.

Les critiques au Québec ont fusé instantanément, mais ce sont en fait Jagmeet Singh et Elizabeth May qui ont lancé le bal. Le chef du NPD a soutenu dans son discours à la Chambre des communes que «les politiciens ont utilisé l’islamophobie pour faire des gains politiques». L’ex-cheffe du Parti vert a été plus explicite en soutenant qu’il faudra désormais dénoncer «tout parti politique qui tente de nous diviser à propos des gens qui portent le hijab».

En d’autres termes, parce qu’un fou haineux a décimé une famille musulmane, il ne faudrait plus débattre du vote et du serment de citoyenneté à visage découvert ou encore de la prestation de services gouvernementaux sans signes religieux. Des sujets qui ont fait l’objet de projets de loi et de promesses électorales autant de la part du Parti conservateur que du Bloc québécois au cours des 15 dernières années. Désormais, nous dit Mme May, ces débats doivent être évités car ils ne peuvent que conduire à la haine la plus abjecte. Rompue aux commentaires lapidaires de 280 caractères, la société a-t-elle à ce point perdu sa capacité de nuances qu’elle n’est plus capable d’envisager une position médiane entre le silence et le massacre?

N’en déplaise aux bien-pensants convertis à la religion de la diversité, le voile musulman dérange. Ce n’est pas là preuve de racisme (bien des femmes non «racisées» le portent), de xénophobie (bien des femmes voilées vivent au Canada depuis des générations) ou d’islamophobie (bien des musulmanes ne le portent pas). Il dérange principalement à cause de sa portée symbolique. À cause de ce qu’il dit de la place des femmes dans l’espace public.

Il renvoie à cette idée archaïque (biblique? coranique?) que la femme est source de tentations et doit donc faire preuve de modestie pour ne pas émoustiller l’homme incapable de se contrôler. Pour pasticher Descartes, le voile clame: «Je suis une femme, donc je me cache». Il y a quelque chose dans ce vêtement qui heurte l’esprit féministe et l’idéal égalitaire. Et qui explique que la société regimbe devant sa normalisation.

Il s’est trouvé cette semaine des gens pour réclamer des comptes aux élus fédéraux qui avaient refusé en 2017 d’endosser la motion M-103 dénonçant l’islamophobie, disant d’eux qu’ils ont alimenté la haine. Cette motion, débattue et votée dans la foulée de l’attentat à la grande mosquée de Québec, avait été opposée par le Bloc québécois et une bonne partie du caucus conservateur, notamment par peur qu’elle ne mène à une interdiction de tout discours critique de l’islam. La déclaration d’Elizabeth May confirme ces craintes.

Cette injonction au silence servie aux personnes dont les idées sont jugées blessantes pour les victimes est un cancer qui ronge le forum public. Prenons la sempiternelle question israélo-palestinienne. Selon une définition de l’antisémitisme qui tente de s’imposer dans le monde, critiquer Israël, et seulement Israël, dire de ses politiques qu’elles sont racistes ou boycotter ses produits constitueraient des manifestations de haine envers les Juifs. Ces questions déchirent ces jours-ci le Parti vert du Canada: un proche conseiller de la cheffe Annamie Paul a publiquement accusé d’antisémitisme deux (sur trois!) députés verts, promettant carrément de les défaire à la prochaine élection! Leur crime? Avoir qualifié les récentes évacuations de Palestiniens de nettoyage ethnique et d’Apartheid et avoir reproché à leur cheffe sa critique - trop molle à leur goût - des actions d’Israël. Une des deux députés visés, Jenica Atwin, a d’ailleurs claqué la porte du parti pour aller chez les libéraux jeudi.

On pourrait aussi dire qu’il en va de même de John A. Macdonald. Au motif que son gouvernement a présidé à l’instauration des pensionnats autochtones, le père fondateur du Canada ne serait plus digne d’aucune commémoration. Tout discours alternatif constituerait un endossement du colonialisme et un affront envers les Autochtones. C’est pourtant oublier qu’il a été premier ministre pendant 19 ans. Le Canada n’étant pas une dictature, cet homme a été élu par des citoyens - certes seulement des hommes non-autochtones - qui visiblement ne trouvaient rien à redire sur ses positions. Ses forfaits sont ceux de toute une nation à une certaine époque. Doit-il, seul, porter la responsabilité de l’Histoire?

Il faut toujours chercher à élargir le forum public, pas à le rétrécir. Plus le spectre de l’acceptable sera large, plus l’effet de normalisation par le groupe fera son oeuvre et plus les compromis rassembleurs et apaisants seront susceptibles d’être trouvés. Le gouvernement Trudeau est supposé déposer la semaine prochaine un projet de loi pour combattre la haine en ligne. Il devrait savoir que c’est lorsque des personnes ont l’impression que leurs idées n’ont plus droit de cité qu’elles se tournent vers les coins plus obscurs du web… et y développent des versions indigestes de leur discours.