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Hélène Buzzetti
Les Coops de l'information
Hélène Buzzetti
D’un côté, les libéraux proposeront un programme pancanadien de places en garderie tandis que de l’autre, les conservateurs offriront un chèque aux familles.
D’un côté, les libéraux proposeront un programme pancanadien de places en garderie tandis que de l’autre, les conservateurs offriront un chèque aux familles.

Le spectre du popcorn

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CHRONIQUE / Ça se passait un dimanche de décembre 2005. Alors que la plupart des Canadiens s’affairaient à décorer le sapin et à compléter leurs emplettes, le sort de la campagne électorale qui battait son plein était en train de se jouer. Inopinément. À une émission d’affaires publiques d’après-midi de CBC ayant probablement pour uniques spectateurs les membres en règle de la faune politique fédérale et leurs chiens. Peut-être.

Le principal conseiller de Paul Martin se portait à la défense du programme de garderies que son gouvernement venait de ficeler avec l’accord — obtenu à l’arraché — des dix provinces. Programme qu’un certain Stephen Harper promettait d’annuler et de remplacer par une allocation universelle de 100 $ par mois s’il était élu.

«Ne donnez pas aux gens 25 $ par semaine à gaspiller en bière et en popcorn, avait lancé Scott Reid. Donnez-leur de vraies places en garderie.» Il s’était excusé dans l’heure, mais le mal était fait: il venait de valider l’accusation conservatrice voulant que les libéraux ne croient pas à la capacité des familles de décider ce qui est le mieux pour elles. Le programme n’était rien d’autre que de l’ingénierie sociale de la part d’un gouvernement paternaliste.

Il n’y aura peut-être pas de popcorn cette fois-ci, mais attendez-vous à un débat sensiblement le même lors de la prochaine campagne électorale. D’un côté, les libéraux proposeront un programme pancanadien de places en garderie (avec cette fois un budget à la hauteur de leurs ambitions) tandis que de l’autre, les conservateurs offriront un chèque aux familles.

Erin O’Toole n’a pas encore dévoilé la teneur exacte de sa future proposition, mais il a annoncé ses couleurs dans les heures suivant le dépôt du récent budget, reprenant les accusations de 2005. «Je préfère placer les parents dans le siège conducteur et donner des choix à toutes les familles canadiennes», a-t-il dit. Il a accusé les libéraux de pratiquer le «Ottawa knows best» alors qu’à son avis, les parents «ont besoin de flexibilité pour leurs besoins spécifiques». Et pour donner un avant-goût de ce qu’il a en tête, M. O’Toole a évoqué la fameuse PUGE à 100 $.

Il serait tentant au Québec de se désintéresser de ce débat au motif qu’on dispose déjà ici d’un réseau de garderies faisant l’envie du reste du pays. Encaisser le transfert de Trudeau ou les chèques d’O’Toole, quelle différence? L’enjeu est néanmoins capital car il révèle la conception de l’autonomie économique des femmes de chacun des partis. Par leur positionnement, les conservateurs confirment qu’ils défendent encore une vision traditionaliste des choses.

Car quel est ce «choix» que veut respecter le Parti conservateur si ce n’est celui des femmes (et de rares hommes) de quitter leur emploi pour s’occuper à temps plein de leurs enfants ou de réduire leurs heures de travail parce que les grands-parents ou la voisine ne sont pas toujours disponibles?

Le chef conservateur, Erin O’Toole

Les femmes ont évidemment le droit de faire ce choix. Mais l’État doit-il les y encourager? Ces années hors du marché du travail sont des années pendant lesquelles madame ne cotise pas à son REER, ne contribue pas au régime de pensions gouvernemental et n’accumule pas d’années d’expérience professionnelle qui lui permettraient de progresser dans l’échelle salariale.

Les conséquences sont réelles et se font sentir bien au-delà de l’arrêt de travail. Une étude de la firme Mercer Canada publiée le mois dernier démontre que les femmes disposent en moyenne d’une épargne-retraite 30 % inférieure à celle des hommes, ce qui les oblige à travailler deux ans de plus avant de pouvoir accrocher leurs patins. Leurs revenus de retraite sont aussi inférieurs de 20 %, a récemment calculé une analyste chez Desjardins. Sans compter que dans l’immédiat, ces interruptions de travail sont en partie responsables de l’écart salarial persistant entre les deux sexes. Une étude de trois économistes de l’UQAM publiée en 2018 a démontré que les Québécoises, qui jouissent de garderies subventionnées, mettent quatre ans après leur accouchement à retrouver le niveau salarial des femmes sans enfant, contre 12 ans pour les autres Canadiennes.

Alors lorsque survient un événement — une pandémie, mettons — obligeant celui des deux parents contribuant le moins financièrement au ménage à démissionner pour s’occuper des enfants, le choix s’arrêtera le plus souvent sur la femme. Les voilà prises dans un cercle vicieux: elles gagnent moins parce qu’elles s’arrêtent et elles s’arrêtent parce qu’elles gagnent moins.

On a dit de la récession engendrée par la pandémie que c’était une «récellession»: elle a affecté de manière disproportionnée les femmes. En récompensant les nouvelles mères qui s’absentent du marché du travail, le Parti conservateur perpétuera le biais systémique ayant en partie rendu possible cette récellession. C’est d’ailleurs ce même parti qui avait instauré le fractionnement du revenu (aboli depuis), une mesure conspuée par les féministes car elle hausse le seuil de revenus à partir duquel il devient avantageux pour une femme au foyer de retourner travailler.

Erin O’Toole a raison sur un point: Justin Trudeau ne se mêle pas de ses oignons en exigeant des provinces qu’elles se dotent d’un système de garderies. Si le Québec l’a fait, c’est la preuve que les neuf autres provinces peuvent le faire aussi. Elles ont choisi de ne pas agir. Que les électeurs en jugent aux élections provinciales. Mais philosophiquement, il faut reconnaître que la posture libérale est nettement supérieure à celle des conservateurs, qui implicitement renvoient les femmes à leurs casseroles. «Le choix» que défend M. O’Toole est celui de la dépendance. Pour un progressiste allégué, c’est une drôle de posture.