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Hélène Buzzetti
Les Coops de l'information
Hélène Buzzetti
Chambre des communes
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Fin de session préélectorale

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CHRONIQUE / Il n’y a pas meilleur indice qu’un gouvernement qui s’apprête à convier les électeurs aux urnes que lorsqu’il formate l’agenda législatif pour lui donner des allures de programme électoral. Quand soudainement, il donne priorité non pas aux projets de loi les plus nécessaires au bien public, mais à ceux les plus susceptibles de lui valoir la faveur des électeurs ou de faire mal paraître ses adversaires.

C’est exactement ce à quoi nous avons assisté au cours des derniers jours, avant que la Chambre des communes ne lève le camp pour son congé estival. Comme promis, les libéraux ont mis les bouchées doubles — c’est-à-dire imposé diverses formes de bâillon — pour faire adopter le projet de loi interdisant les thérapies de conversion (C-6) et celui sur l’atteinte de la carboneutralité d’ici 2050 (C-12). Ces deux initiatives, présentées par le gouvernement comme étant de la plus haute importance, ont surtout en commun d’enquiquiner les conservateurs d’Erin O’Toole en les faisant passer pour des dinosaures sociaux et environnementaux. Mais on pourrait se demander où était l’urgence.

Les thérapies dites de conversion, qui visent à ramener les homosexuels sur le «droit chemin» de l’hétérosexualité, sont certes exécrables. Mais l’expérience démontre que ces lois sont dans les faits peu utilisées, notamment parce que ces «thérapies» se déroulent dans le secret. L’Ontario les interdit depuis 2015 et n’avait encore jamais utilisé sa loi cinq ans plus tard (des données plus récentes n’ont pu être obtenues). L’Île-du-Prince-Édouard n’a toujours pas utilisé la sienne, en vigueur depuis 2019. L’utilité de ce genre de loi réside surtout dans le message de désapprobation collective envoyé, adoption parlementaire ou pas. Quant au C-12 sur la réduction des gaz à effet de serre, la première échéance qu’il impose surviendra en… 2030. Urgent, vous dites?

De même, c’est surtout pour plaire au Québec que les libéraux ont mis l’accélérateur pour adopter le C-10, qui soumettrait les géants numériques aux mêmes obligations que les diffuseurs traditionnels, et qu’ils ont présenté le C-32, sorte de loi 101 canadienne. Ce dernier projet de loi n’avait absolument aucune chance d’être adopté avant l’été, mais il permettra à Justin Trudeau de clamer en campagne électorale son ouverture aux aspirations identitaires québécoises.

Inversement, les libéraux ont lâchement abandonné leur réforme sur les armes à feu afin de ne pas donner de munitions aux conservateurs. Le débat sur le contrôle des armes a la particularité de ne pas s’articuler autour de l’axe gauche-droite, mais plutôt celui urbain-rural. Or, les libéraux, comme les néodémocrates d’ailleurs, ont des assises autant en ville qu’en région. Ce qui explique qu’ils se déchirent chaque fois sur cet enjeu. À l’inverse, le Parti conservateur parle d’un bloc, lui qui n’a pas eu de présence significative à Montréal, Toronto et Vancouver depuis 1988. En 2019, en milieu non-urbain, Justin Trudeau a perdu au profit des conservateurs cinq sièges par une marge de moins de 5 % et est passé à un poil d’en perdre huit de plus.

C’était pour épargner la susceptibilité de ces électeurs volatiles de Nouvelle-Écosse, du centre de l’Ontario et du sud-ouest de la Colombie-Britannique que les libéraux ont envisagé un programme de rachat d’armes d’assaut volontaire plutôt qu’obligatoire. Et non pas, comme ils l’ont soutenu, parce qu’ils ignorent où se trouvent ces armes. Car ils le savent.

Les armes d’assaut sont pour la plupart des armes à autorisation restreinte, qui n’ont jamais cessé d’être soumises à l’obligation d’enregistrement, même après l’abolition du registre des armes à feu. Ottawa sait donc avec certitude qu’il y en a 110 000 au pays (dont seulement 8 % au Québec). Seules les armes d’assaut sans restriction ne sont plus répertoriées. Ottawa a estimé leur nombre à 40 000 en gonflant les vieilles données du registre de 25 % pour prendre en compte la croissance du marché. Un programme obligatoire permettrait à tout le moins de récupérer environ les trois quarts des armes d’assaut en circulation. Mais bon: c’est encore moins clivant à la veille d’une élection de ne plus en parler du tout.

Cette instrumentalisation de l’agenda législatif, combinée à la multiplication des déclarations du premier ministre selon lesquelles le Parlement est devenu dysfonctionnel, concrétise le scénario d’une élection déclenchée vers la mi-août pour un scrutin quelque part à la fin septembre ou au début octobre.

Les libéraux veulent en découdre. On estime de ce côté que plus on tardera à aller aux urnes, plus s’estompera la gratitude des électeurs pour la gestion de la pandémie et plus le discours conservateur sur l’endettement risquera de marquer les esprits. En ce sens, une campagne quasi estivale pendant laquelle les citoyens ne seraient que vaguement à l’écoute n’est pas pour leur déplaire. Justin Trudeau se fait entendre depuis 15 mois. Ce sont ses adversaires qui ont le plus besoin de la tribune électorale…

Les conservateurs, eux, semblent avoir déjà trouvé leur slogan électoral: avec les libéraux, il y aura «plus de scandales, plus de corruption et plus de dissimulation». Reste à voir si, du dernier mandat libéral marqué par la pandémie et le quasi doublement de la dette, ce sont des questions éthiques que se souviendront les électeurs. Erin O’Toole pourrait avoir plus de succès avec son autre ligne d’attaque consistant à dire que libéraux, bloquistes, néodémocrates et verts forment une coalition — informelle — animée d’une même pensée, et que seuls les conservateurs offrent une alternative, notamment au repentir devenu à ses yeux destructif.

Quant au NPD, il se lancera dans la mêlée à reculons. Il ne peut que perdre de l’influence au terme de cette élection. Le parti se souvient cruellement qu’il a eu beaucoup plus d’impact avec 19 députés pendant le mandat minoritaire de Paul Martin qu’avec 103 députés et un statut d’opposition officielle pendant la majorité de Stephen Harper.

Le Bloc québécois est probablement celui des partis qui entamera cette campagne avec le plus de sérénité. Les sondages au Québec indiquent que les intentions de vote sont au beau fixe et que seule une poignée de sièges pourraient changer de couleur. Mais c’est oublier que les campagnes font parfois la différence!

Cette chronique fait relâche pour l’été. De retour à la Fête du Travail, ou au déclenchement des hostilités électorales, selon ce qui arrivera en premier!