Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

Hantée par un signalement non-retenu

CHRONIQUE / Une prof m’a écrit une lettre dans la nuit de mardi à mercredi, elle n’arrivait pas à trouver le sommeil, elle pensait à Sophie*.

À cause de ce qui s’est passé à Wendake.

Sophie a sept ans, elle était dans sa classe l’année dernière, la prof a senti que quelque chose n’allait pas au retour du confinement. La petite lui faisait confiance, elle lui a fait des confidences comme «j’ai peur d’être toute seule avec papa», «je n’ai plus de place dans mon cœur pour papa, parce qu’il est trop méchant avec moi», «papa me réveille la nuit parce qu’il veut jaser très tard, même quand je suis très fatiguée. Même quand je lui dis non. Il ne veut pas que je dise de quoi on parle.»

Elle ne lui a pas dit.

Un soir après l’école, «la petite s’est enfuie pour se cacher dans les toilettes de l’école en pleurant lorsque son père est arrivé pour la chercher. Elle appréhendait sa fin de semaine avec lui. Elle en parlait avec angoisse depuis le début de la semaine.»

Elle avait peur.

La prof n’était pas la seule à avoir remarqué que Sophie n’allait pas bien. «Dans la même semaine, nous sommes trois à l’école qui avons levé un drapeau rouge en appelant à la DPJ pour [elle]. Mais, comme pour les deux gamins de Wendake, on n’a pas jugé que nos inquiétudes étaient suffisantes. Je me morfonds présentement en me questionnant… et si c’était la prochaine?»

Cette enseignante est hantée par ce qu’elle a entendu. 

«Ce sont ces phrases qui tournent dans ma tête alors que je ne trouve plus le sommeil. Les phrases que la petite m’a confiées alors qu’on sortait tout juste du confinement au printemps et que j’ai partagées à l’intervenante de la DPJ. Moi qui peinais alors à trouver un sens au retour à l’enseignement au primaire en mai dans toutes ces mesures sanitaires, j’ai alors senti que ce retour était salutaire pour cette petite (et certainement bien d’autres!) qui en ont probablement bavé pendant ces mois de confinement. Sophie, dans toute sa maturité, sa sensibilité et son anxiété, m’a fait comprendre toute l’importance de notre retour à l’école.»

Mais, pour l’intervenante qui a évalué le signalement, les mots de la fillette étaient trop vagues. «La DPJ nous demandait de ne pas la forcer à dire des choses, mais qu’ils ne pouvaient rien faire tant que l’enfant ne disait pas clairement des mots comme «papa me frappe» ou «papa m’agresse sexuellement».»

Alors ils n’ont rien fait. «Mais tout le reste parle tellement... Assez pour savoir qu’elle a besoin d’aide.» 

Son père aussi aurait eu besoin d’aide. «Quand j’ai appelé la DPJ, je ne souhaitais pas que l’enfant soit retirée de son milieu familial sur-le-champ. Je souhaitais lui assurer un filet de sécurité, lui offrir des ressources pour faire face aux difficultés familiales qui l’entouraient. Je souhaitais qu’on aide papa à gérer sa colère de ne pas voir sa fille aussi souvent qu’il le souhaite. Je souhaitais qu’on aide Sophie à trouver des façons de s’occuper par elle-même lorsqu’elle était avec papa et qu’il ne s’occupait pas d’elle.»

Le personnel de l’école a gardé la petite à l’œil, sans pouvoir rien faire de plus.

Et l’été est arrivé.

La prof n’enseigne plus à la même école cette année, mais elle pense toujours à Sophie. «Elle m’a offert sa confiance en croyant que je pourrais l’aider. J’ai fait ce qui était en mon pouvoir. Je sais que l’équipe-école surveille de près la situation, mais je ne m’explique pas qu’on n’ait pas réussi à déployer d’autres ressources professionnelles pour elle et sa famille.»

Pour qu’elle n’ait plus peur.

La prof l’a revue une fois, il n’y a pas très longtemps. «J’ai eu la chance de la croiser cet automne lors d’une suppléance à son école, à la récréation. Elle est tout de suite venue me dire qu’elle n’avait pas passé un bel été. Je l’ai encouragée à faire confiance aux autres adultes de l’école autant qu’à moi. Que pouvais-je faire d’autre?»

* Prénom fictif