L’attentat de Timothy McVeigh à Oklahoma City en 1993 qui fit 168 morts fut l’action la plus éclatante du mouvement.

L’émergence des États-Unis comme un foyer de haine

CHRONIQUE / Dans la foulée des attentats d’El Paso et de Dayton du 3 août dernier, j’ai commandé le livre de Daryl Johnson, Hateland : A Long, Hard Look at America’s Extremist Heart. Dans cet ouvrage-choc, publié en juin dernier, Johnson examine l’émergence des mouvements d’extrême droite aux États-Unis. Ce faisant, il décrit le processus par lequel la haine est devenue la norme dans la société américaine.

Ancien analyste au département de la sécurité intérieure, républicain conservateur, mormon pratiquant et propriétaire d’une arme à feu, Johnson est tout sauf un intellectuel libéral.

Ne se limitant pas à une simple description chronologique de cette montée de l’extrémiste de droite, l’auteur examine différents facteurs expliquant cette hausse. Après avoir ausculté les différents groupes qui adhèrent aux idéologies extrémistes de droite, Johnson explore la variété des facteurs qui alimentent ces groupes.

Johnson jette un regard sévère, mais lucide, sur la nature des mouvements extrémistes américains. La menace vient beaucoup moins des groupes islamistes que du terrorisme intérieur généré par les courants nationalistes faisant la promotion de la suprématie blanche. Comme pour le terrorisme islamiste, internet est devenu le moteur de la radicalisation des suprématistes blancs.

Le mouvement des citoyens souverains représente le groupe d’extrême droite ayant perpétré le plus d’attentats terroristes aux États-Unis depuis les années 1970. Ce mouvement recrute ses membres parmi les gens laissés-pour-compte dans les régions rurales comme les victimes de la crise agricole des années 1980 ou parmi les personnes ayant perdu leurs maisons lors de la crise immobilière de 2007-2008.

Très libertarien, le mouvement des citoyens souverains considère le gouvernement fédéral américain comme un pouvoir tyrannique et illégitime. En conséquence, ce mouvement est disposé à recourir au terrorisme domestique pour éveiller la population sur la nature du système fédéral américain. L’attentat de Timothy McVeigh à Oklahoma City en 1993 qui fit 168 morts fut l’action la plus éclatante du mouvement. Mais depuis 2001 des dizaines de policiers furent aussi victimes des actions terroristes des citoyens souverains.

Selon Johnson, le mouvement des citoyens souverains fut aussi un incubateur d’extrémisme pour les suprématistes blancs. Cet arrimage du mouvement des citoyens souverains avec les autres groupes extrémistes de droite amène Johnson à examiner aussi les nationalistes blancs, les néonazis et leurs facilitateurs traditionnels.

Un rapport du gouvernement fédéral américain de 2016 établit que dans les 15 ans ayant suivi le 11 septembre 2001, 85 incidents extrémistes violents furent perpétrés aux États-Unis. Sur ces 85 incidents, 62, soit 73 %, furent commis par des groupes extrémistes de droite, comparativement à 23, soit 27 %, par des groupes islamistes. Le même rapport démontre aussi que 45 policiers furent tués par des extrémistes nationaux depuis 2001. Or, on ne retrouve qu’un seul policier tué par des extrémistes islamiques, alors que 10 le furent par des extrémistes de gauche et 34 par des extrémistes de droite.

Ce faisant, Johnson démontre comment les différents groupes extrémistes de droite réussissent à proliférer grâce à internet, aux médiaux sociaux, au trolling (sites internet offensants) et aux forums extrémistes comme 4chan et Reddit. Les différents supports informatiques permettent aux radicaux blancs de dépasser les frontières géophysiques pour atteindre de nouvelles recrues. Les dirigeants des mouvements extrémistes peuvent ainsi rejoindre les jeunes hommes blancs frustrés. Ils leur offrent une cause à défendre et une explication pour leur insatisfaction.

L’arrivée au pouvoir de Barack Obama fut un facteur déterminant pour la montée de l’extrémiste suprématiste blanc selon Johnson. En plus d’être confrontés à une économie morose et un chômage oscillant à plus de 10 % en 2009 et 2010, les extrémistes blancs furent outrés de voir un Afro-Américain devenir président. Plus encore, le recensement de 2010 montrait que les États-Unis devenaient de moins en moins une nation à prédominance caucasienne.

Dès 2009, Johnson et son équipe voulurent attirer l’attention des autorités américaines concernant la menace représentée par les groupes extrémistes d’extrême droite. À cet effet, il rédigea un rapport qui déclencha une tempête politique. Les républicains furent particulièrement choqués par le rapport qui démontrait comment des vétérans des guerres afghane et irakienne se joignaient à des groupes extrémistes de droite.

Face à la réaction des milieux conservateurs républicains, l’administration Obama réduisit le nombre de fonctionnaires étudiant les mouvements de suprématie blanche et annula la plupart des séances d’information offertes aux forces policières locales. Plus encore, l’équipe de Johnson fut dissoute. Le gouvernement américain choisit de suivre une politique de l’autruche.

Johnson expose les catalyseurs qui amènent différents individus à se joindre à des groupes extrémistes et à commettre des actions violentes. Page après page, il fournit de nouvelles perspectives alarmantes sur les personnes qui adhèrent aux idéologies extrémistes. Dans le processus, il démontre comment le climat politique présent génère une sous-culture de violence.

Johnson présente une vision effrayante de la présence de l’extrémisme haineux dans la société américaine comme un agent endormi. Il démontre qu’il n’existe pas de zones confortables dans le processus de radicalisation. La ligne de démarcation entre la personne ordinaire et celle qui devient une sorte de monstre est très mince.

Contrairement à la croyance populaire décrivant les extrémistes violents comme des gens brisés émotionnellement et perturbés mentalement, ces derniers sont selon Johnson des gens très normaux qui décident sous l’influence de facteurs comme les préjugés, l’ignorance, l’aliénation, l’isolement ou l’entêtement de se tourner vers la haine et la violence.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.