Gilles Vandal
Marc-Aurèle (Marcus Aurelius Antoninus)
Marc-Aurèle (Marcus Aurelius Antoninus)

La peste antonine, 165-189

CHRONIQUE / Cette pandémie a été nommée en l’honneur de l’empereur Marc-Aurèle (Marcus Aurelius Antoninus). Elle est aussi appelée peste de galien, du nom du célèbre médecin romain qui l’a décrite en détail. Elle fut aussi dépeinte par Aelius Aristide, un rhéteur hypocondriaque, Lucien, un satiriste sceptique, Orose, un chrétien apologétique, Dion Cassius et Hérodien, deux historiens grecs.

La pandémie de la peste antonine prit son origine dans des populations isolées de l’Asie centrale. Suivant la route de la soie, elle frappa d’abord l’Empire des Han de la Chine en 155. Puis, par la même route, en sens inverse, elle se dirigea vers l’ouest de l’Empire parthe qu’elle atteignit vers 164-165.

C’est ainsi que les légions romaines qui assiégeaient la ville mésopotamienne de Séleucie, dans le nord de l’Irak moderne, furent contaminées par cette maladie contagieuse après la chute de la ville. L’irruption de la contagion fut telle que l’armée romaine fut incapable de profiter de sa victoire, devant retraiter avec beaucoup de difficulté. Ainsi, la pandémie fut introduite dans l’Empire romain par des légionnaires.

Cette pandémie redoutable et prolongée se répandit dans une grande partie de l’Empire entre 165 et 189. Il s’étendit de l’Asie Mineure et la Grèce en passant par l’Égypte, l’Afrique du Nord, l’Espagne, l’Italie, et touchant même les tribus germaniques vivant hors de l’Empire au-delà du Rhin.

Si l’origine médicale de la pandémie reste officiellement inconnue, un grand nombre d’historiens et d’épidémiologistes y reconnaissent les symptômes de la vérole. Les symptômes apparaissaient après une période d’incubation de dix jours. Les premiers signes étaient d’ardente fièvre intérieure, des maux de gorge et des nausées. Puis deux jours plus tard, la victime voyait apparaître des plaies cutanées et des plaques de peau rouges éclataient sur le corps. Ce dernier se transformait lentement en une masse de croûtes et de pus. Souffrant d’inconfort gastrique, la victime vomissait régulièrement et était prise de fortes diarrhées. Des selles de plus en plus noires étaient un symptôme d’une mort prochaine. Le taux de mortalité pouvait atteindre 60 % et même 80 %. Si la victime survivait, elle avait souvent perdu ses cheveux et souffrait de cécité.

La maladie avait une grande capacité de se propager. La victime pouvait infecter une autre personne à n’importe stade de de la maladie. Le virus pouvait être transmis par un éternuement ou une simple toux, d’autant plus qu’il pouvait rester dans les airs d’une pièce humide pendant des heures. Les personnes tentant de soigner un malade pouvaient aussi être contaminées par des particules ou même du sang libéré.

Sur une population estimée à 64 millions d’habitants que l’Empire comptait alors, autour de cinq millions de personnes y succombèrent en 165-166. Mais comme la pandémie revint périodiquement jusqu’en 189, les historiens évaluent qu’elle fit de sept à dix millions de victimes supplémentaires. Sur une période de 23 ans, certains historiens estiment que la population de l’Empire chuta de 25 % à 30 %.

Rome affectée

La ville de Rome fut particulièrement affectée en 166. À son pic, 2000 personnes mouraient par jour à Rome de cette pandémie. Dans les régions rurales, les populations chutèrent entre 7 % et 10 %, alors que la décroissance dans les villes atteignit 15 %. Toutefois, certains villages et villes dans les provinces orientales et même en Italie perdirent presque la totalité de leurs habitants. Plusieurs historiens attribuent à cette pandémie la mort de Lucius Verus, coempereur, en 169, ainsi que celle de l’empereur Marc-Aurèle en 180.

En plus de ces effets démographiques désastreux, cette pandémie provoqua un profond choc psychologique dans les populations de l’Empire. Un sentiment d’angoisse, d’impuissance et de peur se généralisa. Les Romains n’avaient jamais vu une maladie aussi douloureuse, horrible, impitoyable et mortelle. Les anciens dieux semblaient impuissants à irradier la pandémie.

Dans tout l’Empire, on assista à un regain de religiosité. Les populations étaient en quête d’un réconfort spirituel. Un des premiers cultes étrangers à être introduit à Rome fut celui d’Asclépios. Dans la mythologie grecque, ce dieu était le patron de la médecine. Il était réputé d’être capable de fournir une immunité aux personnes en santé et de guérir les malades. Mais pendant la peste Antonine, ce dieu apparu comme ayant épuisé ses capacités. Le gouvernement impérial implora sans succès Asclépios pour conjurer la peste.

La crise spirituelle générée par la pandémie alimenta ainsi graduellement l’émergence de religions monothéistes tel le culte de Mirtha d’origine persane et d’autres religions orientales. Mais à long terme, cette pandémie, suivie de celle de Cyprien en 250, fournit des conditions favorables à l’expansion du christianisme. Contrairement aux vieilles croyances qui percevaient la maladie comme une punition des dieux, les chrétiens y trouvaient une occasion d’aller soigner les malades et de leur apporter un grand réconfort humain et spirituel.

La pandémie eut aussi une conséquence importante sur l’armée romaine. Non seulement cette dernière perdit quelque 15 % de ses effectifs en 165, mais à cause de la crise démographique engendrée par la pandémie, elle rendit le recrutement beaucoup difficile. En conséquence, l’armée romaine devra de plus en plus faire appel à des auxiliaires germaniques et autres tribus vivant hors de l’empire.

Or, Marc-Aurèle fut alors confronté avec des forces réduites à une invasion marcomane sur la frontière nord et à une invasion sarmate dans la partie orientale de l’Empire. Ce problème militaire allait s’accentuer au 3e siècle. En ce sens, la peste Antonine changea le cours de l’histoire romaine.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.