Le président chinois Xi Jinping

La formation d’une alliance sino-russe antiaméricaine

CHRONIQUE / Depuis janvier 2017, Donald Trump a remplacé la politique de pivot asiatique d’Obama pour endiguer doucement la Chine par une attitude d’affrontement commercial et économique direct avec elle. Face à cette détérioration des relations sino-américaines, Beijing répliqua en renforçant dans différents domaines son alliance avec la Russie.

Mais comme le président Trump ne cesse d’isoler davantage les États-Unis en insultant les alliés traditionnels américains par des propos caustiques, sa politique produit un effet inverse. Son attitude incite davantage de pays dans le monde à se détourner des États-Unis et à établir de nouveaux liens d’amitié avec la Chine ou la Russie.

Par exemple, l’Arabie saoudite, un allié traditionnel américain, a choisi de se tourner vers la Chine pour développer son programme de missiles balistiques. De même, la Turquie, un membre de l’OTAN, est devenue un grand acheteur d’armes russes. Ainsi, Beijing et Moscou travaillent à l’unisson à un réalignement des relations internationales visant à contrer la puissance américaine.

L’attitude du président américain a amené le président Xi à accuser Trump d’être un provocateur qui a déclenché une guerre commerciale avec la Chine. Et Poutine perçoit les sanctions imposées à la Russie depuis 2014 comme une guerre économique déclenchée par les États-Unis. Cette perception similaire amène ces deux dirigeants à vouloir renforcer leur partenariat économique et stratégique.

Ces deux dirigeants concentrent donc leurs efforts mutuels à contrer les sanctions et tarifs américains. Devant les tarifs imposés par Trump sur les produits chinois, Beijing a rétorqué en imposant des tarifs sur les importations agricoles américaines. Ainsi, la Chine se tourne entre autres vers la Russie pour combler une partie de ses besoins d’approvisionnements en soja et en volaille. Simplement pour la volaille, la Russie s’est engagée à y expédier 200 000 tonnes par an.

Par ailleurs, Beijing et Moscou ont largement renforcé leur coopération économique à tous les niveaux. Les deux pays ont signé des accords de coopération économique de dizaines de milliards de dollars. En 2018, le commerce sino-russe a augmenté de plus de 24 % pour atteindre 108 milliards de dollars. Les deux pays ont l’objectif de faire passer leurs échanges commerciaux à 200 milliards de dollars d’ici cinq ans.

D’ailleurs, Moscou a conclu un vaste accord avec Huawei pour le développement de son système de communications. En adoptant le système chinois de télécommunications 5G, la Russie démontre l’importance qu’elle accorde à sa coopération avec la Chine.

Déjà le premier exportateur de pétrole en Chine, la Russie a aussi renforcé sa coopération énergétique avec cette dernière en mettant en service en décembre 2018 un puissant gazoduc en Sibérie orientale dirigée par le Nord-Est chinois.

Lors de leur dernière rencontre en juin 2019, Xi et Poutine ont élargi leur collaboration en Arctique avec le développement d’un programme ambitieux de construction de ports et d’autres installations au nord de la Russie. Cette route maritime vise à permettre d’accroître substantiellement les expéditions de fret à travers l’océan Arctique.

Cherchant à renforcer sa position stratégique globale, la Russie a aligné ses vues géopolitiques dans les dossiers du contrôle des armements avec celles de la Chine. En renforçant leur alliance, Moscou et Pékin tentent de résister aux pressions de l’Occident tout en contrebalançant la pression que les deux pays subissent de la part des États-Unis.

Au plan militaire, les deux pays ont tenu en septembre 2018 en Sibérie orientale un exercice militaire conjoint qui a impliqué plus de 300 000 soldats, 36 000 véhicules militaires, 80 navires et 1000 aéronefs, hélicoptères et drones des deux pays. Cet exercice militaire représentait la plus grande manœuvre militaire survenant en Russie depuis 40 ans.

En s’assistant mutuellement sur les questions où ils partagent des intérêts communs, les pays renforcent leur esprit d’innovation et sont en meilleure position pour contrer la puissance américaine. En coordonnant un partenariat stratégique global et en faisant front commun sur un grand nombre de questions mondiales, ils se trouvent aussi à renforcer significativement leurs relations bilatérales.

Que ce soit dans le dossier iranien ou celui du Venezuela, la Chine et la Russie ont adopté une stratégie conjointe visant à contrer les sanctions américaines touchant ces deux pays. Dans les deux cas, elles préconisent une politique de dialogue et de retenue afin de faire réduire les tensions.

La coopération sino-russe est significative. Alors que les États-Unis se distancent de la Chine, cette dernière renforce ses relations avec la Russie, à un point tel que les deux pays ont aujourd’hui une relation d’amitié comme jamais ils n’ont eue dans l’histoire. D’anciens frères ennemis comme puissances communistes, ils sont clairement devenus des partenaires stratégiques.

Au cours des trois dernières années, Beijing et Moscou ont multiplié les accords de coopération en matière de sécurité, de commerce et d’énergie. Ce faisant, nous assistons à l’émergence d’un véritable axe de coopération capable de contrer ce que les dirigeants de ces deux pays qualifient d’unilatéralisme américain.

Le changement est tel que le nouvel axe Beijing-Moscou pourrait rapidement contrebalancer la puissance américaine, non seulement au plan économique, mais aussi au plan militaire. Par cette alliance, la Chine et la Russie ne cherchent rien de moins que de mettre fin à un monde unipolaire dominé par les États-Unis existant depuis la chute de l’empire soviétique. Décidément, le monde géopolitique change, sous nos yeux, à un niveau sans précédent.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.