Chronique

Un rendez-vous avec l’histoire?

CHRONIQUE / Préparez-vous à l’entendre, on va vous le répéter dans les derniers milles de cette campagne : les élections du 1er octobre sont importantes parce que le Québec est arrivé à un point tournant de son histoire. Tous les politiciens tiennent ce genre de propos pendant les campagnes électorales, comme s’il y avait des élections plus importantes que les autres. En réalité, ce n’est pas vrai, du moins pas toujours.

J’admets que la prochaine campagne électorale aux États-Unis sera plus importante : nos voisins du sud auront enfin l’occasion de nettoyer la Maison-Blanche et de renvoyer son locataire dans sa Trump Tower. Mais chez nous, cette année, c’est différent.

D’une part, considérons-nous chanceux : je connais Philippe Couillard, François Legault et Jean-François Lisée depuis près de deux décennies, et aucun de ces trois chefs ne nous fera honte s’il prend le pouvoir. Quant à Manon Massé, c’est une femme intelligente et très engagée. Elle ne jouit pas encore de l’autorité morale d’une Françoise David, mais elle y travaille sérieusement. Elle a fait bonne figure depuis qu’elle a été élue à l’Assemblée nationale, et elle a démontré au débat de jeudi soir qu’elle méritait sa place sur la scène politique québécoise. C’est un véritable exploit si on se rappelle les préjugés colportés à son endroit à cause de son apparence lorsqu’elle est arrivée en politique.

Quant aux trois autres leaders, une fois les propos partisans mis de côté, ce sont des politiciens responsables qui portent assez bien les valeurs de la société québécoise. C’est pour ça qu’il y a tellement de points communs dans leurs promesses électorales. Nous ne courons pas le risque d’élire un Doug Ford.

Au fond, c’est beaucoup plus pour eux et leurs partis respectifs que cette campagne électorale est historique. Parce que dans les trois cas, les résultats pourraient marquer la fin de leur carrière, ou un nouveau début. 

Jean-François Lisée est peut-être celui qui a le plus gros fardeau à porter. Un échec cuisant à la tête du Parti de René Lévesque pourrait signifier la fin d’une époque et un sort similaire à celui réservé au Bloc québécois depuis le départ de Gilles Duceppe.

François Legault est à l’autre bout de l’équation. Après autant d’années et d’efforts consacrés à la mise en place de la Coalition avenir Québec, il voit enfin la porte du pouvoir s’entrouvrir. Pour lui, ce serait un moment historique. Un échec serait une énorme déception qui mettrait fin à sa carrière politique.

Philippe Couillard est dans une autre situation. Un échec serait douloureux, mais ne menacerait pas la survie du Parti libéral. À moins de se retrouver devant un gouvernement minoritaire, M. Couillard quitterait la vie politique. Il aurait quand même à son actif un mandat de quatre ans qui a permis notamment d’assainir les finances publiques du Québec. Ses adversaires auront beau critiquer les méthodes utilisées, il reste que le futur premier ministre héritera d’une situation budgétaire enviable. S’il n’est pas libéral, le prochain gouvernement pourra lui dire merci : Philippe Couillard aura fait la «sale besogne».

À compter de cette fin de semaine, de nombreux électeurs profiteront des élections anticipées pour inscrire leur décision. Les autres ont encore une grosse semaine pour soupeser le pour et le contre, prendre connaissance des programmes des partis, et évaluer lequel des trois chefs mérite le plus leur confiance. Ou lequel des candidats dans leurs circonscriptions respectives a montré le plus de sérieux et de compétence sur la scène locale. Mais peu importe les raisons. À partir de maintenant, c’est à vous de parler.

Élections 2018

Et le gagnant est...

CHRONIQUE / S’il fallait déclarer un gagnant au débat de TVA, ce serait une gagnante. Manon Massé de Québec solidaire a démontré jeudi soir qu’indépendamment de la crédibilité contestée du cadre financier de Québec solidaire, elle pouvait tenir un discours politique pertinent. Du début jusqu’à la fin, elle a montré sa connaissance des sujets, et surtout son vécu sur le terrain. Son ton m’a rappelé par moments la sagesse de Françoise David dans ce genre de forum.

Jean-François Lisée, qui s’était démarqué dans les autres débats, a totalement raté sa rentrée. Au lieu d’y aller avec l’élégance et l’humour qui ont caractérisé sa participation à Radio-Canada et à CBC, il a été trop agressif. Il est sorti des sujets lancés par l’animateur Pierre Bruneau, qui a dû le rappeler à l’ordre à plusieurs reprises dans la première partie du débat. Lisée en a été visiblement déstabilisé.

Philippe Couillard et François Legault sont sortis indemnes de cet événement. M. Legault avait bien compris qu’il lui fallait conserver son calme au lieu d’invectiver son principal adversaire comme il l’avait fait à Radio-Canada. Pris en défaut par Philippe Couillard sur l’épineuse question de l’expulsion des immigrants, il a d’abord nié l’intention qu’on lui prêtait. Mais comme il n’allait nulle part avec ses arguments, il a habilement évacué cette controverse : «Je ne suis pas parfait, ça m’arrive de faire des erreurs. J’écoute mes gens et je me corrige». Sur cette lancée, il a reproché à Philippe Couillard de donner des leçons aux autres au lieu de les écouter.

Le chef libéral a bien mis à profit la formule de débat de TVA qui lui laissait plus de temps pour s’expliquer sur des sujets parfois complexes comme celui des soins dentaires aux jeunes de 16 ans et moins et aux aînés. Il a également profité de l’occasion pour expliquer sa déclaration du matin, concernant les gens qui n’ont que 75 $ par semaine pour se nourrir.

Ce fut un excellent débat que celui de TVA. La formule utilisée, celle des face-à-face, a permis de véritables discussions de fond entre les chefs, au lieu de laisser place à la cacophonie qui a caractérisé le premier débat. Et chapeau à l’animateur Pierre Bruneau, qui a su diriger les discussions avec son doigté habituel, mais avec fermeté au besoin.

Quel effet aura ce débat sur l’électorat? Difficile à dire, d’autant plus que les chefs se retrouvent vendredi soir chez Guy A. Lepage pour son émission de dimanche soir. Mais si effet il y a, ça ne pourrait que profiter à Québec solidaire dans des circonscriptions comme Taschereau, à Québec, où le parti a des chances réelles de l’emporter. Aux dépens du Parti québécois? Ça reste à voir. Mais Mme Massé a certainement convaincu bien des gens hier soir que les valeurs véhiculées par son parti valent la peine d’être considérées.

Je doute par ailleurs que ce débat change quoi que ce soit pour le Parti libéral et la Coalition avenir Québec (CAQ). François Legault et Philippe Couillard n’ont pas pris de risques inutiles. Ils ont joué leurs cartes avec prudence.

Il y a eu quelques bonnes citations pendant ce débat. Celle de Manon Massé dans son mot de la fin, m’a beaucoup plu: «Mes adversaires, c’est pas ces trois personnes-là, c’est la peur.»

Elle ne parlait pas de la peur du changement proposé par la CAQ. Simplement de la peur qu’ont toutes les sociétés de se lancer véritablement dans de grandes remises en question comme celle qui s’impose pour contrer les changements climatiques.

Chronique

Plus intéressant que la LNH

CHRONIQUE / Même s’il a chuté dans les sondages, François Legault a encore une chance de devenir premier ministre du Québec. Mais à moins d’un revirement spectaculaire, il dirigera un gouvernement minoritaire. Ce sera difficile pour un parti qui n’a jamais occupé le pouvoir et dont les principales recrues n’ont pas d’expérience politique. Même dans l’opposition, c’est un grand défi. Parlez-en à Mario Dumont qui a dirigé l’opposition officielle avec une équipe de recrues sans expérience en 2007… Ça lui a valu le surnom de «girouette» dans les débats parlementaires.

Lors de mon entrevue avec François Legault, le 14 septembre, je lui ai fait remarquer que sa promesse de modifier le mode de scrutin le mettrait en situation de minorité, même avec la confortable avance dans les sondages dont il disposait alors. Il a acquiescé, pour ajouter qu’il ne voyait pas de mal à cela. «Je pense qu’en ayant éventuellement des gouvernements de coalition ou des gouvernements qui ont besoin ponctuellement de l’appui des autres partis pour faire des changements, je pense que ça va changer la culture en politique pour le mieux.»

Et plus encore : «Il va falloir apprendre à travailler avec d’autres. Il faut arrêter ça, les bons et les méchants. Actuellement, c’est trop polarisé.»

Les sondages ont beaucoup changé depuis cette entrevue. Or, le gouvernement minoritaire que M. Legault a encore des chances de former, aurait beaucoup de difficultés à obtenir l’appui des autres partis sur les changements qu’il a promis en campagne électorale. Manon Massé et Jean-François Lisée ne seraient certainement pas au rendez-vous. Quant aux libéraux, oubliez ça. La probabilité d’un nouveau rendez-vous électoral dans moins de deux ans serait trop forte pour favoriser toute collaboration. 

M. Legault a peut-être commis une erreur au débat de Radio-Canada en faisant preuve d’agressivité à l’endroit de ses adversaires. Il aurait gagné en incarnant plutôt le rôle confiant et rassurant de premier ministre que les sondages lui donnaient alors. Les Québécois n’aiment pas la chicane entre les politiciens. Or, c’est cette image que M. Legault a projetée. Les difficultés qu’il a connues par la suite sur l’immigration n’ont fait qu’accentuer ses problèmes. Jean-François Lisée, par opposition, a mené une campagne sympathique et humoristique à l’occasion. Il a regagné le cœur d’une partie de l’électorat, notamment chez les souverainistes qui s’étaient réfugiés à la Coalition avenir Québec. 

Dans un tel contexte, le débat de jeudi soir à TVA revêt une grande importance. M. Legault doit savoir offrir la crédibilité attendue par les électeurs qui voyaient en lui un espoir de changement. Et pour ce faire, ses propositions doivent être claires, et subir avec succès le test que ses adversaires ne manqueront pas de lui faire subir. 

La prestation de Philippe Couillard est assez prévisible. Son meilleur argument est de mettre son adversaire au défi de préciser ses politiques.

Le comportement de Jean-François Lisée peut réserver des surprises. Le chef du Parti québécois voit enfin la possibilité de sauver l’héritage de René Lévesque et de conserver son leadership. Il voudra préserver le capital de sympathie engrangé depuis le début de sa campagne, en évitant d’être condescendant. Mais il ne peut se permettre d’épargner François Legault. Son adversaire est vulnérable, et c’est de ce côté qu’il a le plus de chances de grignoter des votes supplémentaires. Avec autant d’indécis, tout devient possible.

Que vous aimiez ou non la politique, cette campagne électorale est en train de devenir plus intéressante que les séries éliminatoires de la Ligue nationale de hockey, quand le Tricolore est encore dans la course.

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Qu’est-ce qui se passe?

CHRONIQUE / On finira peut-être par en tirer une leçon politique. En 2014, le Parti québécois a été plombé par son projet de Charte des valeurs québécoises. Cette année, c’est la Coalition avenir Québec (CAQ) qui se retrouve en difficulté avec son projet de test des valeurs. Dans un cas comme dans l’autre, les deux partis avaient misé sur les inquiétudes d’une partie de la population à l’endroit des immigrants. Et dans un cas comme dans l’autre, les avenues proposées ont été et sont encore mal accueillies, se heurtant à de nombreux obstacles.

Comment expliquer cette réaction de l’électorat? C’est peut-être que les Québécois ne veulent pas sacrifier leur réputation de générosité et d’hospitalité à des discours qui leur semblent parfois teintés de préjugés. On n’en parle plus aujourd’hui, mais le test des valeurs de la CAQ, présenté en août 2016, trouvait prétexte, par exemple, dans le désir d’interdire le burkini aux femmes de confessionnalité musulmane. François Legault disait alors «qu’il y a des vêtements qui sont un peu extrêmes qui, pour certaines femmes, peuvent être interprétés comme un geste de soumission. C’est important de s’assurer que les nouvelles personnes qu’on accueille au Québec croient à l’égalité entre les hommes et les femmes».

Deux ans plus tard, la CAQ n’exploite plus ces craintes. Mais la proposition d’expulser les gens qui ne passent plus son test des valeurs et de la langue est devenue un boulet au pied du chef, tout comme la Charte des valeurs de Bernard Drainville aux élections de 2014. 

Il reviendra aux sociologues et aux politicologues d’étudier ce phénomène, mais un changement important permettra peut-être de l’expliquer. La pénurie de main-d’œuvre qui frappe tout le Québec fait que les immigrants sont devenus essentiels pour combler des postes vacants dans tous les domaines d’activités, jusque dans les CHSLD où nos aînés manquent de soins. Elle est bien révolue, cette époque où les immigrants étaient perçus comme des «voleurs de jobs». Le débat ne porte donc plus sur l’opportunité d’accueillir des immigrants, mais sur la nécessité de mieux les intégrer, notamment en favorisant davantage leur apprentissage du français. C’est assez fascinant comme situation, et ça forcera le prochain gouvernement, quel qu’il soit, à y consacrer des énergies et des budgets supplémentaires. Et ça convaincra peut-être les politiciens à y penser deux fois plutôt qu’une la prochaine fois, avant de s’aventurer dans la démagogie facile sur l’immigration. C’est un dossier qui soulève les passions populaires, mais qui s’avère très complexe lorsqu’on y met le petit doigt.