«Le talent et les qualités de gestionnaire, c'est très relatif», écrit notre chroniqueur.

«T'avais qu'à devenir banquier!»

CHRONIQUE / Je n'oublierai jamais une entrevue avec un haut dirigeant du monde bancaire, au début des années 2000. Je lui ai demandé comment il justifiait un salaire de plusieurs millions de dollars alors qu'il n'avait que 24 heures par jour, comme tout le monde. Je trouvais que ça faisait cher de l'heure.
«Vous n'aviez qu'à devenir banquier», m'a-t-il répondu. Et vlan ! C'est de ta faute si tu n'es pas millionnaire ! J'avais trouvé la réponse d'une arrogance incroyable. Le gars n'avait même pas prétexté sa formation académique, sa tâche de travail, ses responsabilités... Ben non ! Futé et chanceux, il avait choisi la job qui paye le plus.
C'est un peu le même comportement que l'on a vu chez les patrons de Bombardier. Leur rémunération globale se situe «dans la médiane» par rapport aux entreprises similaires, a fait valoir un porte-parole de l'entreprise, jeudi, avant l'humiliante retraite dans le désordre annoncée par la compagnie en fin de semaine. Le message est toujours le même : il faut payer ce qui est versé ailleurs pour conserver tous ces beaux talents chez nous !
Le problème, c'est qu'il est faux de prétendre que les sommes consenties le sont toujours en fonction du talent ou des qualités de gestionnaire. Bombardier nous en a fourni un bel exemple. L'entreprise a frôlé la faillite à cause des mauvaises décisions de ses dirigeants, et il a fallu une intervention gouvernementale pour la sortir du trou.
Le talent et les qualités de gestionnaire, c'est très relatif. J'ai connu des fonctionnaires de grand talent et bardés de diplômes au gouvernement, notamment au ministère des Finances. Des gens qui auraient fait fortune dans le monde de la finance, mais qui sont demeurés au service du public, parce qu'ils y croyaient. J'en ai connu d'autres qui sont passés au privé ou dans les agences gouvernementales comme Loto-Québec, pour des salaires beaucoup plus élevés. Entre vous et moi...qu'est-ce qui est le plus difficile ? Diriger des ministères complexes comme la Santé, les Transports, l'Éducation, les Finances, ou présider aux destinés de monopoles d'État comme la Société des Alcools et Loto-Québec ?
Si les patrons de Bombardier sont aussi talentueux que leur chèque de paie l'indique, comment expliquer qu'ils n'aient pas anticipé la révolte populaire qui les attendait à l'annonce de leurs majorations salariales ? Comment expliquer que leurs experts en communication et en gestion de crise n'aient pas vu venir le train ? Ils ont fini par comprendre et à s'amender, mais ils ont dilapidé le bagage de sympathie qu'avait le public québécois à leur endroit. C'est un peu comme le gars qui trompe sa blonde et qui demande pardon... Le lien de confiance est rompu.
On nous annonce maintenant que les hausses de rémunération sont reportées à 2020, et qu'elles ne seront versées que si la compagnie atteint les cibles de performance établies. Pourquoi un tel empressement ? Pourquoi ne pas attendre de voir les résultats avant d'établir s'ils ont mérité quelque chose ?
Ce n'est pas seulement au Québec que Bombardier s'est fait mal. La presse anglophone de Toronto a toujours été très critique de l'aide gouvernementale à cette compagnie. De plus, l'entreprise fait l'objet d'une enquête en Suède pour une ténébreuse histoire de pots de vin. Quand on vit dans des eaux aussi troubles, on n'a pas intérêt à multiplier les gaffes.
En fin de semaine, la presse anglophone a été calme sur la controverse. Il faut dire qu'il aurait été gênant de revenir sur cette aide financière, 24 heures après l'annonce des 200 millions $ versés à Ford par Ottawa et Queen's Park, pour l'implantation de nouvelles installations en Ontario.