Les premières livraisons d'avions fabriqués par Bombardier à Delta sont programmées pour le printemps prochain.

Pas un seul boulon!

CHRONIQUE / On serait moins scandalisé par les droits compensateurs imposés à Bombardier par les Américains si la compagnie Boeing elle-même n'avait pas bénéficié de milliards de dollars en aide gouvernementale aux États-Unis. En 2012, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) a statué que les subventions de l'État de Washington à Boeing étaient incompatibles avec ses règles commerciales. Ça n'a rien changé.
En 2016, l'OMC a conclu que sur un total de 8,7 milliards $ de subventions versées par le même État à Boeing, 5,7 milliards $ étaient illégales. Ces subventions y prennent la forme de déductions de taxes jusqu'en 2040, à la condition que l'entreprise maintienne dans cet État la fabrication des ailes de l'un de ses avions.
La Commission européenne a déjà estimé que Boeing reçoit des subventions de 22 milliards $ par année, sous le chapeau de différents programmes de la NASA et du département de la Défense. Et cela, sans tenir compte de l'aide de l'État de Washington. On peut contester ces chiffres. Mais tous les experts de l'industrie conviennent que le Canada est le pays qui met le moins d'argent pour supporter ses constructeurs d'avions.
Mercredi matin, la conférence de presse de Philippe Couillard pour dénoncer les tarifs imposés à Bombardier a été diffusée en direct non seulement au Québec, mais partout au pays sur les ondes de la CBC. M. Couillard, qui n'a pas l'habitude de montrer ses humeurs, a utilisé une telle fermeté qu'il a fait dire au critique péquiste, Alain Therrien, qu'il s'était comporté comme un vrai premier ministre. Il n'est pas question pour le Québec et le Canada, a dit M. Couillard, d'acheter une seule pièce, un seul boulon, des appareils de Boeing dans de telles circonstances.
Indépendamment de l'avenir de Bombardier et de la CSeries, c'est la démesure des droits compensateurs imposés par le département américain du commerce qui surprend. Boeing n'en demandait pas autant... 
Faut-il y voir un signal de l'administration Trump sur les concessions attendues du Canada dans le cadre de la renégociation de l'accord de libre-échange? Si c'est le cas, le Canada ne doit rien céder du chapitre 19 de cet accord, qui lui permet de contester devant un tribunal indépendant toute subvention ou pratique commerciale qui ne respecte pas l'entente.
Ce qu'il y a de plus odieux dans les droits compensateurs demandés et obtenus par Boeing, c'est que l'entreprise ne fabrique même pas d'appareils de catégorie similaire à ceux de la C Series. La plainte de la compagnie vise simplement à bloquer la croissance de Bombardier dans un marché hautement concurrentiel.
La décision du département du Commerce n'est pas définitive et sera portée en appel. Mais elle sème le doute sur la crédibilité et la survie du programme de la CSeries dont l'avenir était déjà difficile. On comprend, dans les circonstances, que le gouvernement Trudeau ne pourra pas aller de l'avant avec son projet d'acquisition de 18 avions Super Hornets de Boeing, une mesure temporaire qui visait à lui donner le temps d'approfondir son analyse sur le remplacement de la flotte vieillissante des CF-18. Le Canada n'est pas seul dans cette bataille. Les autorités britanniques, qui projettent également d'acheter de nouveaux avions de chasse de Boeing, ont dénoncé ces droits compensateurs qui pourraient avoir des conséquences pour les 4000 travailleurs de Bombardier en Irlande du Nord.
Mais dans l'univers de Donald Trump, où la raison cède souvent la place à la démagogie, on voit mal comment la solution à ce litige commercial pourrait passer par des discussions politiques. Il faudra passer par les tribunaux, et ce sera long si ce n'est pas trop tard.