Nathalie Normandeau aurait, sans succès, fait des démarches auprès de l'UPAC en 2014 afin de pouvoir rencontrer les enquêteurs. Ce n'est que deux ans plus tard, le matin de son arrestation en mars 2016, qu'on a finalement voulu l'interroger, sans la présence de son avocat. Elle a refusé.

La police n'a jamais interrogé Normandeau

CHRONIQUE / Jean-Marc Fournier s'est montré surpris, cette semaine, de ne pas avoir été interrogé par la police dans le cadre de l'enquête sur les allégations faites à son endroit par Yves Francoeur. Même chose pour Raymond Bachand. S'ils veulent se consoler, ils pourraient se tourner vers leur ancienne collègue, Nathalie Normandeau, trainée devant les tribunaux sous des accusations de fraude et d'abus de confiance. Elle n'a jamais été interrogée par les policiers.
Des appels auprès de l'UPAC et de la Sûreté du Québec (SQ) m'ont permis de constater qu'il n'y a pas de normes précises pour les policiers dans la conduite de telles enquêtes. C'est une question de «stratégie d'enquête» et c'est du cas par cas, m'a-t-on répondu à l'UPAC.
À la SQ, on m'a rappelé qu'en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés, une personne sous enquête n'est pas obligée de répondre aux questions des policiers. Mais ce n'est pas le cas de Nathalie Normandeau : elle désirait rencontrer les enquêteurs. Elle aurait même fait des démarches en ce sens auprès de l'UPAC en 2014, quand les médias ont dévoilé le contenu d'affidavits la concernant, et faisant état d'un stratagème présumé de financement occulte au Parti libéral. Ce n'est que deux ans plus tard, le matin de son arrestation en mars 2016, qu'on a voulu l'interroger, sans la présence de son avocat. Elle a refusé.
Je ne suis pas un expert de la police et je veux bien comprendre que les techniques d'enquête puissent varier d'un cas à l'autre. Mais si je faisais l'objet d'allégations graves comme celles portées contre Jean-Marc Fournier, Raymond Bachand ou Nathalie Normandeau, j'aimerais savoir de quoi il en retourne et rencontrer les enquêteurs sans délai. 
On va me répondre qu'on peut se défendre devant les tribunaux dans ce genre de situation. Mais si je suis innocent, je ne voudrais pas devoir attendre des mois ou des années avant de pouvoir le démontrer. La Cour suprême a statué qu'il ne faut pas laisser traîner les choses, même pour les coupables! Imaginez la torture mentale quand on est innocent, sans compter les frais d'avocats, la perte d'emploi, les problèmes dans la famille et avec les amis...
Parlez-en à Guy Chevrette : accusé devant la commission Charbonneau d'avoir touché un pot de vin, il lui a fallu attendre un an avant de pouvoir s'expliquer devant les commissaires. Parlez-en à Jean-François Lisée : accusé par Christine Saint-Pierre d'avoir profité de son statut de ministre pour faire des escales en France à des fins privées, il s'est précipité en conférence de presse pour se défendre et il a eu droit à des excuses. Mais vous n'avez pas ce loisir quand c'est la police qui vous soupçonne.
Revenons au cas de Jean-Marc Fournier et de Raymond Bachand. La dénonciation dont ils ont fait les frais comportait au moins une erreur grave : c'est le regretté Claude Béchard et non Bachand qui a accompagné Fournier à l'évènement de levée de fonds mentionné par Yves Francoeur. Une vérification sommaire auprès des deux hommes aurait permis de corriger cette erreur grossière sans délai.
Ce à quoi on assiste actuellement en politique québécoise, c'est le même malaise qui entoure la lenteur de la justice au Canada : les enquêtes n'en finissent plus. Jean-François Lisée l'a bien résumé, mardi, lorsqu'il a fait état de la lenteur des enquêtes en cours. «C'est au niveau des souhaits, évidemment, je souhaite que la lumière soit faite sur la plupart de ces choses-là. Je souhaite qu'on ait la lumière sur le scandale de la SIQ [...] Je souhaite qu'on ait de la lumière sur Mâchurer, je souhaite que le procès Normandeau arrive à sa fin avant l'élection. Je m'impatiente.» Sur ce dernier point, je suis convaincu que Nathalie Normandeau partage son impatience.
Ça fait longtemps qu'on dénonce le financement électoral illégal et le trafic d'influence. Mais on n'en finit plus d'ajouter des couches aux enquêtes et aux bureaux d'enquête pour tenter de rassurer un public de plus en plus cynique. Cette semaine, c'est la SQ qui vient d'en ajouter une autre, en annonçant que l'enquête amorcée sur les allégations d'Yves Francoeur sera élargie et cogérée par la directrice du Bureau des enquêtes indépendantes, Mme Madeleine Giauque. Tout ça, «dans un souci de maintien de la confiance de la population», a expliqué la SQ. On a agi comme si les responsables précédents de cette enquête n'étaient pas crédibles... Faudra-t-il un jour demander un Eliot Ness français ou américain pour garantir le sérieux de nos enquêtes? Franchement, ça fait dur!