Chronique

Témoins de Jéhovah et cannabis

CHRONIQUE / La liberté religieuse signifie-t-elle qu’on a le droit de mourir ou de se laisser mourir, peu importe les circonstances? Ce serait fou d’acquiescer à une telle prétention quand les Canadiens gravement malades ou en fin de vie ont eux-mêmes de la difficulté à faire reconnaitre leur droit de mourir dans la dignité.

Pourtant c’est un peu la conclusion du rapport du coroner sur la mort d’Éloïse Dupuis qui a refusé des transfusions sanguines à cause de son appartenance aux Témoins de Jéhovah.

Si un individu menace de se jeter d’un édifice, la police tentera de l’en dissuader et même de l’en empêcher physiquement. Mais s’il prend prétexte de ses croyances religieuses pour se suicider ou se laisser mourir, on devrait le laisser faire? On n’accepte pas qu’un homme frappe sa femme à cause d’une interprétation stricte d’un verset du Coran et on accepterait que les Témoins de Jéhovah mettent la vie de leurs membres en danger? C’est inacceptable.

Jeudi, la députée péquiste Agnès Maltais a interpelé le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, sur le sujet. Elle s’est appuyée sur l’éditorial du jour de notre collègue Pierre Asselin, du Soleil, qui a fait état d’une étude de 2008, aux Pays-Bas, démontrant que les femmes membres des Témoins de Jéhovah étaient six fois plus à risque de mourir de complications dans la grossesse ou à l’accouchement. Sans remettre en cause la liberté religieuse, l’éditorial suggérait que les groupes religieux qui s’arrogent le droit de vie ou de mort sur leurs membres en véhiculant de fausses informations soient tenus imputables des conséquences de leurs gestes.

Selon la députée Maltais, les élus devraient pousser plus loin leurs recherches sur la question au lieu de baisser les bras. Elle a suggéré que l’on mandate un comité d’experts sur le sujet.

Le ministre Gaétan Barrette a refusé, prétextant que la suggestion équivaudrait à mettre en place un processus «qui amènerait le gouvernement à faire une réflexion pour se donner des règles d’intervention à l’intérieur des croyances religieuses». 

Le cas soulevé est complexe et peut-être insoluble, mais ce n’est pas une raison pour refuser d’y réfléchir sérieusement. À cet égard, la suggestion d’Agnès Maltais est raisonnable parce qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort et non pas simplement de croyances religieuses. Elle devrait être retenue.

Cannabis 101

Le gouvernement du Québec opte pour la prudence: la vente et la consommation de cannabis seront permises le 1er juillet pour les 18 ans et plus, mais il sera interdit d’en cultiver à la maison. C’est une filiale de la Société des alcools qui en fera le commerce, ce sera tolérance zéro pour les conducteurs, et on dépensera 25 millions $ par année pour la prévention.

Le gouvernement a raison de ne pas confier la vente à l’entreprise privée, mais il est clair que l’on s’engage sur une avenue dont il est impossible de mesurer les conséquences. Comme l’a si bien dit la ministre Lucie Charlebois, le gouvernement n’a pas l’expérience de ce commerce, et ce n’est pas le crime organisé qui lui fera part de ses connaissances...

Ce qui apparait clairement de la conférence de presse de jeudi sur le sujet, c’est qu’on n’a pas réponse à tout, et que les provinces devront autoriser des budgets importants pour bien encadrer ce commerce et relever ce nouveau défi. Dans les circonstances, le gouvernement fédéral ne doit pas s’approprier la majeure partie des revenus du cannabis au pays. 

La plupart des provinces ont encore de gros déficits budgétaires. Si elles n’ont pas les moyens de bien encadrer ce commerce, c’est la décision de Justin Trudeau de l’autoriser qui tournera à la catastrophe.

Chronique

Une tache rouge indélébile

CHRONIQUE / Le plus surprenant des reportages de Québecor sur Marc Bibeau et Jean Charest n’est pas d’apprendre les fins détails des petits plats et du champagne servis aux cocktails du Parti libéral à la résidence de leur grand argentier. C’est de constater une fois de plus l’ampleur des fuites sur le sujet en provenance des enquêteurs de l’UPAC.

Soyons clairs sur un point, tous les médias auraient publié ces informations. À preuve, les journalistes de l’émission Enquête de Radio-Canada n’ont pas eu de scrupules en 2012, en pleine campagne électorale, à laisser entendre que la police avait interrompu sa filature d’un ex-dirigeant de la FTQ-construction parce qu’il venait de rencontrer Jean Charest.

À l’époque, c’est l’émission Enquête qui bénéficiait des fuites de la SQ. Mais le puits s’est asséché depuis les révélations de l’émission sur les agressions présumées des policiers sur des femmes autochtones de Val-d’Or. Les auteurs de ces fuites sont passés à l’autre réseau… Et quoi qu’en dise le commissaire Robert Lafrenière, qui a juré en mai dernier de coincer «le bandit» qui a révélé des éléments de l’enquête Mâchurer sur Jean Charest et Marc Bibeau, son bateau coule encore de partout.

Revenons donc aux faits : Marc Bibeau rassemblait les ministres libéraux et entrepreneurs à sa luxueuse résidence de Beaconsfield. On y servait du champagne, des sushis et du steak de thon. Même l’incorruptible Thomas Mulcair et l’élégant Jacques Chagnon étaient du nombre des 12 ministres du cabinet qui ont participé au cocktail de 2003. Leur présence atteste du fait que Marc Bibeau en menait large. 

Interrogés sur le sujet à la période de questions, Philippe Couillard et Jean-Marc Lemieux ont rappelé que François Legault et Bernard Landry ont participé à de tels évènements de levée de fonds au début des années 2000.

Mais là où ça devient problématique, c’est quand le grand argentier intervient dans le travail de l’État pour récompenser les gens d’affaires qui contribuent à la caisse du parti. Or les centaines d’appels téléphoniques faits par Bibeau auprès de Jean Charest, de ses ministres et des sociétés d’État comme la SAQ et Hydro-Québec, n’étaient certainement pas des souhaits de Joyeux Noël ou de bonne fête. L’enquête en cours menée par l’UPAC cherche à établir des liens entre les dons au PLQ et l’octroi des contrats gouvernementaux. Serait-ce qu’à défaut de preuves, on coule les informations aux médias? Ce serait troublant.

Mercredi matin, Philippe Couillard a fait valoir que les méthodes de financement de l’époque Charest relèvent du passé, que tous les partis politiques faisaient de même, et que c’est le présent qu’il faut regarder. Il n’a pas tort, sauf que la situation actuelle n’excuse pas les méthodes du passé s’il y a eu corruption ou fraude.

C’est le rôle de la police d’en faire la preuve et ce genre d’enquête prend toujours beaucoup de temps. Mais tant et aussi longtemps que les menus détails de cette enquête continueront de faire l’objet de fuites dans les médias, les libéraux continueront de porter l’héritage sombre du financement politique des années Charest. 

C’est comme une tache de vin rouge sur une nappe blanche : plus elle est vieille, plus elle est indélébile. Si vous tentez de l’enlever immédiatement avec du sel, vous fixez la couleur qui reste et vous rongez le textile. Si vous utilisez de l’eau chaude, vous cuisez le vin. Et si vous envoyez le tout à la laveuse, vous aggravez le problème. On me dit qu’il faut plutôt nettoyer avec du papier absorbant et de l’eau gazeuse...

Le problème de Philippe Couillard, c’est que la tache rouge aux couleurs du PLQ est devenue indélébile. Il devra vivre avec, jusqu’aux prochaines élections.

Chronique

Asterix et Obelix

CHRONIQUE / Le Parti libéral du Canada demande à ses députés de profiter de la relâche parlementaire, cette semaine, pour faire valoir leurs bons coups auprès de l’électorat. Quelle bonne idée! Et quelle belle occasion de rappeler à ces élus les nombreux retards de leur gouvernement dans des dossiers éminemment urgents.

En écrivant ces lignes, j’ai sous les yeux la photo d’un Justin Trudeau tout sourire, accueilli comme une rock star par un groupe de danseuses dans la province de Pampanga aux Philippines. Je l’aime bien, M. Trudeau. Mais je commence à en avoir marre de le voir plus souvent dans son rôle de vedette que dans celui de chef de gouvernement.

Je ne vous parlerai pas aujourd’hui des paradis fiscaux et de l’incapacité du fédéral de taxer les Netflix et les Google de ce monde, c’est carrément scandaleux. C’est un sujet beaucoup plus terre à terre qui m’anime : comment justifier plus longtemps l’énorme disproportion entre les contrats accordés aux chantiers navals de Vancouver, Halifax et Lévis?

Si vous avez écouté l’excellent reportage de l’émission Découverte, dimanche, sur la construction du navire de ravitaillement Asterix par Chantier Davie, vous avez sans doute la même question. Cette conversion d’un porte-conteneurs en navire de ravitaillement ultra moderne et sophistiqué est une véritable prouesse. Pendant que les chantiers navals de Vancouver et d’Halifax traînent des retards et affichent des dépassements de coûts importants dans l’exécution des milliards de dollars de contrats obtenus du gouvernement Harper depuis 2011, Chantier Davie a respecté le budget et les échéances.

C’est vrai que le chantier devait faire ses preuves après autant d’années de déficits et de difficultés à remplir ses contrats. Et c’est vrai que ces difficultés ont écarté sa candidature des plantureux contrats fédéraux en 2011. Mais après le ravitailleur Asterix, le Québec est en droit de s’attendre à une meilleure part des contrats à venir de la part du gouvernement.

Le Parti libéral demande à ses députés de vanter leurs mérites? C’est de bonne guerre. Mais on aimerait les entendre également sur leurs efforts touchant l’échéancier et la répartition des contrats à venir entre les différents chantiers navals du pays. Tout le monde sait que la marine aura besoin d’un autre navire ravitailleur comme Asterix. On l’a déjà baptisé Obelix. On sait aussi qu’un rapport (Emerson) commandé par le gouvernement fédéral a statué que «les navires de la Garde côtière, dont les brise-glace nordiques, sont en service depuis 34 ans en moyenne» et ne satisfont plus aux besoins du transport maritime. 

Bref, il y aura plein de besoins à combler en ce domaine au cours des prochaines années, mais le gouvernement traîne la patte dans son processus décisionnel. Que font nos députés et ministres libéraux du Québec dans ce dossier? Mes appels sur le sujet n’ont pas donné de grands résultats. Les libéraux feraient bien de s’activer, car l’opposition conservatrice à Ottawa et le gouvernement du Québec s’impatientent. Je ne suis pas ému par les pressions de l’opposition. Mais quand on me dit que 800 travailleurs de la Davie seront mis à pied sous peu à cause de l’incapacité du gouvernement fédéral à «se brancher», ça vient me chercher. Parce que des retards, c’est contre-productif et ça menace toujours l’expertise acquise.

Quant à M. Trudeau, on ne lui demande pas d’avoir l’air bête à l’étranger. Mais puisqu’il est également un député, il pourrait être un peu plus disponible de retour au pays. Parce qu’autant vous le dire, il est quasi impossible d’obtenir une entrevue avec notre premier ministre.

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Les nouveaux pères Noël

Philippe Couillard et François Legault ont endossé leurs costumes de père Noël. Le premier promet une baisse des impôts et le deuxième en réclame une sans délai. M. Legault craint que les libéraux ne se bâtissent une cagnotte afin d’acheter le vote des Québécois aux prochaines élections. Il réclame donc une baisse d’impôts dès cette année, question de vider la cagnotte appréhendée.

M. Legault n’a peut-être pas tort sur les stratégies libérales. Mais à partir du moment où il est en tête dans les sondages d’opinion, il doit lui aussi ouvrir son jeu. Sa proposition de réduire immédiatement les impôts de 500$ par personne soulève une question de taille: le Québec en a-t-il les moyens sans courir le risque de retomber en déficit?

La proposition de la CAQ est récurrente. Elle priverait les finances publiques de 1,7 milliard $ dès cette année, ainsi que les années suivantes. 

Philippe Couillard a également indiqué qu’il annoncera une réduction du fardeau fiscal des Québécois lors de la mise à jour économique et financière à la fin de novembre. On ignore la teneur de cette annonce, mais le gouvernement semble se diriger vers une baisse du fardeau fiscal applicable dès cette année. Une baisse que les contribuables pourront constater dès février prochain, lors de la préparation de leur rapport d’impôt de 2017.

À partir du moment où le PLQ et la CAQ nous proposent tous deux une baisse des impôts, la question est de savoir quel niveau sera suffisamment prudent pour éviter de voir le Québec retomber un jour dans les déficits structurels qui nous ont endettés collectivement de centaines de milliards de dollars au cours des dernières décennies.

Tout le monde s’entend sur un fait: l’équilibre budgétaire actuel et les cotisations au Fonds des générations permettront de ramener la dette du Québec au niveau de la moyenne canadienne en 2025. Ce serait énorme comme réussite. Parce qu’à l’exception de Terre-Neuve, le Québec est encore la province la plus endettée au Canada.

Le mot déficit est donc à proscrire dans tous nos prochains budgets. François Legault a toujours réclamé que le gouvernement cesse de faire des déficits. Il a même prôné des coupes chez les fonctionnaires afin d’atteindre cet objectif. Mais que ferait un gouvernement de la CAQ en cas de récession économique? Réponse: il accepterait de revenir au déficit.

M. Legault n’a pas voulu confirmer un tel scénario cette semaine sous prétexte qu’il est hypothétique. Mais il s’est défini comme un «keynésien», ce qui veut dire qu’il accepterait de faire des déficits pour stimuler l’économie en cas de récession. «Je pense que quand ça ne va pas bien, on aide», a-t-il dit. 

Le chef de la CAQ refuse d’envisager la possibilité d’une récession. Il affirme que la situation économique actuelle «est porteuse pour longtemps» et qu’elle le sera d’autant plus «qu’avec un gouvernement de la CAQ, on va accélérer la croissance économique».

C’est là où je décroche. Gouvernement de la CAQ ou pas, nous n’aurons pas de prise sur le moment de la prochaine récession. La dernière crise au pays remonte à 2008-2009. Selon l’Institut C.D. Howe, il y a eu une récession au Canada toutes les neuf années et demie depuis 1970. Nous ne serions donc pas très loin de la fin du cycle actuel de croissance économique.

Dans un tel contexte, il serait irresponsable de jouer au père Noël. Une baisse des impôts, si baisse il y a, devrait être très prudente, et s’appuyer sur des prévisions économiques conservatrices. Ce n’est pas sexy comme sujet. Mais il faudra surveiller ça de près parce que l’argent brûle les doigts des politiciens à l’approche des élections.

Chronique

Pas de pub sur le pot!

CHRONIQUE / Les producteurs de cannabis veulent annoncer leurs produits à la télé, à la radio et dans les médias sociaux sous réserve que 70 % de l’auditoire soit composé d’adultes... Il fallait s’y attendre, mais le discours de ce lobby est quand même irrecevable. La promotion du pot ne doit pas être permise ou tolérée, quelle que soit sa forme. On n’est pas dans la vente de cosmétiques ou de pâte à dents ici.

L’argument le plus fallacieux utilisé par la coalition de producteurs légaux, c’est que la règlementation doit leur permettre d’expliquer en quoi leurs produits «sont plus salubres et plus sécuritaires que ceux du marché noir». C’est vraiment n’importe quoi! C’est au gouvernement qu’il appartient de faire cette démonstration et de sortir le crime organisé de la vente du cannabis.

Peu importe le mérite de la décision fédérale de légaliser l’usage du cannabis au pays, tout le monde convient que ce changement comporte des risques importants, notamment auprès des jeunes et des conducteurs. Le Québec a fait des efforts considérables, au cours de la dernière décennie, pour diminuer le nombre d’accidents mortels au volant. Mais l’utilisation accrue du cellulaire et des textos en auto est devenue une véritable menace à la sécurité et commande de nouveaux efforts de la part des autorités. La légalisation du cannabis pourrait également accroître les risques d’accidents routiers. Le gouvernement du Québec se prépare à légiférer dans le sens d’un encadrement plus coercitif et plus contraignant à cet égard. Imaginez la situation : de la pub sur le cannabis pendant votre émission préférée, suivi des messages de la Société de l’assurance automobile du Québec sur les dangers de conduire sous l’influence de ce produit… Un peu fou comme scénario, mais pas impossible si on acquiesce aux demandes des producteurs. 

Quant aux autres arguments invoqués par leur lobby, ils ne sont pas plus convaincants. Il s’agit, selon eux, de pouvoir vanter la saveur et le goût de leurs produits. Entre vous et moi, les vrais consommateurs sauront bien essayer les différents produits sur le marché sans qu’on leur tienne la main avec la publicité.

CODERRE ET COMPAGNIE

J’aime les politiciens et j’ai beaucoup de respect pour ceux et celles qui se consacrent à cette vie ingrate et difficile qu’est la politique. Il convient donc de souligner les messages de départ de Denis Coderre à Montréal et d’Anne Guérette à Québec. 

Denis Coderre tout d’abord, parce qu’il a accueilli sa défaite avec dignité et respect pour la décision des Montréalais. Je connais l’homme depuis trois décennies : il a ses qualités et ses défauts, mais il s’est toujours donné pleinement aux fonctions qui lui ont été confiées. Il a pris Montréal dans un état pitoyable et il lui a redonné ses lettres de noblesse.

À Québec, Anne Guérette a œuvré au sein de l’opposition dans un contexte particulièrement difficile. Ce n’est pas une partie de plaisir de critiquer des gens comme Régis Labeaume. Elle l’a fait avec courage. Elle n’a pas eu l’appui désiré de la population, mais elle s’est tenue debout. Il faut des gens comme elle en démocratie pour réclamer des comptes aux gens de pouvoir.

Un clin d’œil de plus, en passant, à Julie Lemieux, cet ex-collègue du journal Le Droit et du Soleil, qui a pris sa retraite de la politique municipale après deux mandats aux côtés de Régis Labeaume. Elle a su mener ses dossiers avec compétence et dignité, en plus d’adoucir le tempérament primesautier du maire. Régis Labeaume s’est assagi depuis le temps, mais on a beaucoup apprécié la présence des Anne Guérette et Julie Lemieux pendant ces années pour le discipliner ou le calmer au besoin.

Chronique

Eliot Ness chez les élus

CHRONIQUE / J’ai suivi la saga UPAC-Guy Ouellette à partir du Maroc… Mauvais timing pour prendre des vacances, je l’admets! Ma consolation a été de voir que personne n’a encore été en mesure de connaître le fond de cette histoire. Même Philippe Couillard ne sait pas pourquoi l’UPAC a procédé à l’arrestation de Guy Ouellette.

Vu de loin et maintenant avec un peu de recul, l’histoire m’apparaît simple : ce à quoi on assiste actuellement au Québec, c’est au choc des institutions mises sur pied pour préserver nos valeurs, nos libertés et notre système de gouvernance.

Vous avez été surpris de voir le président de l’Assemblée nationale, Jacques Chagnon, parler de «dérive totalitaire» et demander à l’UPAC d’accuser ou de s’excuser? J’admets qu’il est allé loin, mais sa réaction a été celle de l’institution qu’il représente et qu’il est chargé de défendre. 

Cette réaction est similaire à celle de la Fédération professionnelle des journalistes lorsqu’on a appris que la police avait mis certains membres des médias sous écoute pendant des années pour identifier leurs sources. Tout comme les députés, les journalistes sont très jaloux de leurs droits et très méfiants à l’endroit des autorités gouvernementales, judiciaires ou policières qui veulent leur imposer des balises ou des contraintes. Les journalistes savent que leur travail est parfois très imparfait. Mais ils savent aussi que leurs libertés sont indissociables du bon fonctionnement de nos institutions démocratiques.

On pourrait appliquer ce même raisonnement à la police, au Directeur des poursuites criminelles et pénales, à la magistrature. Dans un état de droit, les gens qui sont chargés d’appliquer et de faire respecter les lois doivent pouvoir travailler en toute liberté, sans ingérence politique. Souvenons-nous de la mise sur pied de l’UPAC, en février 2011. Les mêmes élus qui ont créé cette unité anticorruption rêvaient alors d’un Eliot Ness québécois, le patron d’une équipe d’incorruptibles qui a mené une guerre sans merci à Al Capone au début du siècle dernier. La mission et les pouvoirs de l’UPAC ont été encadrés par la Loi concernant la lutte contre la corruption. Dans son serment d’office, le commissaire de l’UPAC a juré de remplir ses fonctions «avec honnêteté et justice et en conformité avec le Code de déontologie des policiers du Québec». Tout le monde était rassuré…

Mais voilà que tout s’effondre avec l’arrestation de Guy Ouellette. Les élus veulent une protection de plus. Ils demandent que le travail de l’UPAC soit soumis à la surveillance d’un comité spécial. Ça n’en finit plus.

L’équilibre des institutions fonctionne normalement assez bien dans nos démocraties. Ce qui va moins bien parfois, c’est l’usage qu’on en fait. L’UPAC a-t-elle abusé de ses pouvoirs en arrêtant Guy Ouellette? Le président de l’Assemblée nationale est-il allé trop loin en lui demandant d’accuser ou de s’excuser? On ne le sait pas encore. Mais ce qu’on sait, c’est que la crédibilité des institutions grandit ou diminue selon l’utilisation qu’on en fait.

Si nos Eliot Ness ont joué aux cowboys en arrêtant Guy Ouellette, c’est leur institution et leur indépendance qui en souffrira. S’ils ont eu raison, c’est l’Assemblée nationale qui se verra blâmée d’avoir fait pression sur la police pour protéger l’un des leurs.

De prime abord, je me refuse à croire au complot dénoncé par Guy Ouellette pour l’intimider. Mais je n’aurais jamais cru possible, non plus, que la police puisse espionner les lignes téléphoniques des journalistes au Québec. Alors, dans les circonstances, j’attendrai d’en savoir plus avant de me faire une opinion.

Gilbert Lavoie

Quatre partis, cinq chefs

CHRONIQUE / Les Québécois auront le choix entre des chefs et des partis qu’ils connaissent bien en octobre 2018. Seule exception : Gabriel Nadeau-Dubois, qui en est à sa première incursion en politique, si on fait exception de son rôle pendant le printemps érable. Les entrevues au Soleil auxquelles les chefs se sont prêtés récemment montrent des approches très différentes.

Philippe Couillard : le transformer

Philippe Couillard ne s’anime pas facilement. Son emballement à la conférence de Paris sur les changements climatiques était bien réel :  il y avait là un défi planétaire à la hauteur de son intellect. Sa colère contre les droits compensatoires imposés à Bombardier l’était tout autant. Le premier ministre carbure à l’adrénaline seulement lorsqu’on le met au défi ou qu’on pique sa curiosité. «Pour m’amener vers un deuxième mandat, ça me prend absolument quelque chose qui m’amène plus loin que moi — qui amène le Québec plus loin», a-t-il expliqué. La «transformation», dont il a fait son slogan, lui apparait comme un nouvel univers depuis que l’équilibre budgétaire a été atteint. Son plus grand défi est de transmettre son enthousiasme.

Jean-François Lisée : l’amant de l’État

Jean-François Lisée promet de réconcilier les citoyens désabusés avec l’État. Un État trop «compliqué, tatillon et refermé sur lui-même». Il promet une révolution au sein de la fonction publique. Il convient que tous les politiciens prônent une meilleure efficacité de l’État, mais il soutient que le message des autres partis est véhiculé par des gens qui n’aiment pas l’État. Alors que lui l’aime. Dans un univers marqué par le cynisme et la désillusion, son discours est intéressant. Mais révolutionner l’État et ses relations avec les citoyens, c’est aussi une question de budget et d’effectifs. On peut rêver, mais l’équilibre budgétaire permettra-t-il d’engraisser la fonction publique à ce point? C’est moins sûr.

François Legault : une marche à la fois

François Legault n’a pas répondu à la question : une victoire ne serait-elle pas de former l’opposition officielle au lendemain de l’élection d’un gouvernement libéral minoritaire? J’ai vu dans son visage que j’avais fait mouche. Un tel résultat équivaudrait à monter d’une marche pour sauter plus haut aux élections suivantes. Mais c’était avant la victoire dans Louis-Hébert… Rien de moins que la première place à partir de maintenant! Tout devient possible dans son discours. Il propose de stopper les versements annuels au Fonds des générations pendant un an ou deux pour consacrer les surplus à la création d’emplois payants et à la réduction du fardeau fiscal des contribuables. Comme Justin Trudeau, il mise sur la croissance de l’économie et non sur le remboursement de la dette pour réduire le ratio dette/PIB. Et que fera-t-on si on retombe en récession? Silence.

Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois : Solidarnosc

Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois ne perdent jamais leur objectif de vue : la solidarité prônée par Québec solidaire doit passer par un meilleur partage de la richesse, notamment avec les travailleurs qui ne sont pas syndiqués. Ce n’est pas Solidarnosc de Lech Walesa, mais quand même : hausse du salaire minimum, quatre semaines de vacances annuelles, horaires de travail prévisibles et hausse du nombre de paliers d’impôts pour en laisser davantage dans les poches des petits salariés. Les deux co-porte-parole font valoir que les peuples sont capables de grandes choses sous le signe de la justice et de l’équité. Comme personne ne croit que QS a des chances de former le prochain gouvernement, le fardeau de la preuve ne sera pas très lourd à porter pour eux.

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Rabaska, TransCanada, bon débarras!

CHRONIQUE / On se doutait bien que ça s’en venait, mais ça mérite d’être souligné: le projet Énergie Est vient de rendre l’âme. Son promoteur TransCanada a pris prétexte des nouvelles exigences environnementales de l’Office national de l’énergie, mais la vraie raison n’est pas là. La chute des prix du baril de pétrole sur les marchés et le virage international vers les énergies vertes ont fait que l’exploitation de nouveaux projets de sables bitumineux n’est plus rentable.

Il aurait été fou, dans les circonstances, d’investir des milliards de dollars dans la construction d’un nouveau pipeline pour amener ce pétrole de l’Alberta jusqu’au Nouveau-Brunswick. D’autant plus fou que ce pipeline était tellement contesté qu’il n’aurait jamais obtenu l’appui du gouvernement du Québec et des municipalités concernées, dont la ville de Montréal.

L’abandon de ce projet rappelle celui du terminal méthanier Rabaska sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, en face de l’île d’Orléans. Un projet tout aussi insensé, qu’on a tenté de nous enfoncer dans la gorge, sous prétexte qu’il était nécessaire à notre économie. Piloté par Gaz Métro, Enbridge et Gaz de France, le projet visait à importer du gaz naturel liquéfié par voie maritime, afin que l’approvisionnement du Québec et de l’Ontario ne dépende plus uniquement du réseau de gazoducs de TransCanada. En réalité, c’est l’exportation de gaz vers les États-Unis que l’on visait. Mais l’expansion rapide de l’approvisionnement en gaz de schiste au sud de la frontière et la baisse des prix ont eu raison du projet. Il a été abandonné en 2013, mais la population du territoire visé, à Lévis et à Beaumont, a vécu dans l’incertitude et l’angoisse pendant une décennie. Le plus incroyable, dans cette saga, c’est que le BAPE et le gouvernement Charest aient autorisé ce projet, avant que les lois du marché ne dictent son abandon.

Tout aussi incroyable est le fait que les gouvernements successifs à Ottawa aient appuyé ou lésiné aussi longtemps sur le projet Énergie Est, à une époque où tous promettent de lutter contre les changements climatiques. Lorsqu’on écrira ce chapitre de l’histoire du Canada, on aura peine à croire que les élus aient songé sérieusement à autoriser la construction d’un pipeline qui aurait franchi plusieurs centaines de cours d’eau au Québec, dont le fleuve Saint-Laurent. Incroyable, mais vrai.

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L’effet d’entraînement

CHRONIQUE / Il y a toujours un facteur de chance en politique. Les caquistes l’admettent volontiers, ils n’auraient jamais obtenu 51 % des voix dans Louis-Hébert si leur premier candidat, Normand Sauvageau, n’avait pas été obligé de céder sa place. C’est la personnalité de Geneviève Guilbault qui leur a valu un tel succès.

C’est là où le bât blesse pour les libéraux : la campagne électorale dans Louis-Hébert a été tellement médiatisée qu’elle a créé une vedette pour la Coalition avenir Québec, une vedette qui incarne le changement.

C’est justement ce dont François Legault a besoin en vue des prochaines élections générales : des candidats jeunes et articulés qui vont faire rêver de changement à un électorat désillusionné. Plus vous avez de Geneviève Guilbault et de Simon Jolin-Barrette dans votre équipe, plus il devient facile d’en attirer d’autres. Et je tiens de bonnes sources que c’est précisément ce sur quoi François Legault travaille depuis quelques mois.

Les libéraux sont bien conscients de la situation. Ce n’est pas pour rien que Philippe Couillard promet de «transformer» le Québec depuis quelques semaines. Après 15 ans de pouvoir presque ininterrompu, ils subissent le sort de tous les gouvernements en place depuis longtemps et qui sont confrontés au désir de changement de leur population. Mais le premier ministre a beau promettre de transformer le Québec, il n’est plus perçu comme un agent de changement. Il a beau vanter le courage de son équipe qui a libéré le Québec de ses déficits chroniques, les critiques sur l’attente aux urgences ou les mauvais services dans les CHSLD font plus de bruit que son discours.

Mardi, le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, a fait valoir que deux de ses députés, Catherine Fournier (Marie-Victorin) et Marc Bourcier (Saint-Jérôme), ont également été élus avec des majorités similaires à celle obtenue par Geneviève Guilbault dans Louis-Hébert. Il a raison, mais ces deux circonscriptions appartenaient déjà au PQ et n’ont pas eu droit à un battage médiatique aussi important que celui qui a prévalu dans Louis-Hébert. Malgré son expérience et ses compétences indéniables, M. Bourcier n’est pas connu sur la scène nationale. Quant à Catherine Fournier, malgré sa jeunesse et toute la place que le PQ lui accorde dans ses évènements publics, elle n’a pas impressionné la galerie au point d’être perçue comme un agent de changement dans l’équipe péquiste.

Mardi, comme c’est la coutume après une telle rebuffade dans une élection complémentaire, les rumeurs sont reparties de plus belle sur un remaniement imminent du conseil des ministres. C’est théoriquement possible, puisque l’Assemblée nationale sera en pause la semaine prochaine. Mais un remaniement ministériel aussi rapide serait perçu comme un geste de panique. Et à moins de faire un chambardement considérable, quasi impossible dans le contexte actuel, l’accueil de deux ou trois nouvelles figures au cabinet ne serait pas perçu comme un vent de changement. La nomination de Sébastien Proulx à l’éducation a été bien reçue, mais M. Proulx, ancien leader parlementaire de l’ADQ sous Mario Dumont, était déjà connu, et jouissait aussi d’une grande expérience parlementaire. Les quelques jeunes dont parlent les libéraux lorsqu’ils évoquent le changement n’ont pas sa notoriété et son expérience.

Au fond, la «transformation» du Québec dont nous parle le premier ministre depuis quelque temps devrait d’abord passer par la transformation de son équipe. Mais à un an des élections générales, une telle transformation est quasi impossible à l’interne, et il est trop tôt pour aller puiser à l’externe.

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Journée d’horreur et d’espoir

CHRONIQUE / On se souviendra longtemps de cette journée du 2 octobre 2017, qui a débuté dans l’horreur aux États-Unis avec la tuerie de Las Vegas, suivie par l’assermentation de Julie Payette, à Ottawa, qui a prononcé l’un des discours les plus inspirants de l’histoire de Rideau Hall.

Il n’y a aucun lien entre les deux événements, sauf que le deuxième nous a rappelé qu’il ne faut jamais perdre espoir dans ce monde torturé par des conflits sauvages et interminables.

› Las Vegas : Peu importe les motifs du tueur, il ne s’agit pas d’un ressortissant étranger, ces «migrants» dont Donald Trump veut bloquer l’entrée aux États-Unis pour «protéger» ses concitoyens. Il s’agit d’un Américain blanc, qui disposait d’un arsenal imposant. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’il avait acquis ces armes en toute légalité, dans ce pays où le lobby des armes à feu fait élire des politiciens depuis des décennies. Malgré toutes les tueries survenues pendant son administration, Barack Obama a été incapable d’imposer des limites efficaces à la possession des armes à feux. Pourtant, il aurait aimé le faire.

Donald Trump a montré un préjugé favorable à ce lobby pendant sa campagne à la présidence. Le massacre de Las Vegas lui indiquera-t-il une autre voie? J’en doute. Mais au moins, il ne pourra pas en faire porter le blâme sur les immigrants, les Noirs, ou les Latino-Américains qu’il veut refouler de l’autre coté de son mur.

› Ottawa : Je n’ai pas l’habitude de consacrer du temps aux discours protocolaires et ennuyants des gens nommés au poste de gouverneur général du Canada. C’est donc un peu par hasard que je suis tombé lundi sur celui de Julie Payette. J’ai été incapable de décrocher. Un discours sans notes, prononcé avec conviction et amour. Amour pour son pays, bien sûr, mais plus encore pour l’humanité, vue de l’espace. Un discours d’espoir et de capacité de faire de grandes choses quand les gens et les peuples travaillent ensemble. Elle nous a parlé d’elle, de ses espoirs d’enfance, de ses parents, de ses ancêtres et des peuples autochtones qui les ont accueillis, et à qui il faut tendre la main à notre tour.

Bref, il y avait beaucoup de profondeur dans ce discours qui a certainement donné du bonheur à tous ceux et celles qui l’ont entendu. Nous avons besoin de leaders inspirants dans ce monde complexe et parfois désespérant où se multiplient les horreurs comme celle de Las Vegas. La nouvelle gouverneure générale du Canada n’a pas les pouvoirs d’un premier ministre ni même d’un ministre. Mais la force des mots a souvent beaucoup d’influence chez les peuples. Et le discours qu’elle a prononcé lundi entrait dans cette catégorie.

Parlant de la force des mots, j’ai été impressionné par le discours de victoire de Jagmeet Singh à la direction du Nouveau Parti démocratique. On verra bien ce que ça donnera, mais il y avait là des accents de sincérité bien sentis à l’endroit du Québec et des francophones qui ne l’ont pourtant pas appuyé dans sa campagne à la direction. Sa victoire, malgré son turban et sa barbe, pourrait-on dire, mène à une prise de conscience de plus en plus forte du caractère multiethnique du pays, avec tout ce que cela implique, notamment au chapitre de l’héritage religieux et des coutumes vestimentaires.

Jagmeet Singh l’a emporté en affichant ses croyances religieuses dans un monde de plus en plus méfiant à l’égard des religions venues d’ailleurs. Son défi est dorénavant de nous démontrer qu’il peut diriger un parti politique et éventuellement un pays en respectant tous ses citoyens et sans leur imposer des valeurs ou des coutumes qui n’ont rien à voir avec la politique dans un système démocratique.