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Dans cette chronique très personnelle, notre collaboratrice régulière, la psychologue Georgia Vrakas, aborde son parcours avec la maladie mentale et son processus de rétablissement. ­
Dans cette chronique très personnelle, notre collaboratrice régulière, la psychologue Georgia Vrakas, aborde son parcours avec la maladie mentale et son processus de rétablissement. ­

Vivre avec un trouble de santé mentale durant la pandémie

Georgia Vrakas, Ph. D., psychologue et ps.éd.
Professeure agrégée, Département de psychoéducation UQTR, campus de Québec
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CHRONIQUE / La chronique d’aujourd’hui est très personnelle et concerne mon parcours avec la maladie mentale et mon processus de rétablissement. Même si écrire ce texte n’est pas facile pour moi, j’ai décidé de le faire pour plusieurs raisons, la première étant d’encourager les gens de chercher de l’aide s’ils ou elles en ont besoin, surtout maintenant.

Je veux également contribuer à déstigmatiser les troubles de santé mentale pour que les gens qui ont besoin d’aide sentent qu’ils peuvent la demander, sans jugement, sans crainte, sans honte. Finalement, je désire que ce message soit entendu et compris par nos décideurs, par notre ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, et le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant. C’est sur le plan politique que les décisions quant à l’accès aux services rapides et gratuits sont prises. 

Comme je l’ai déjà mentionné dans un autre texte, cela fait 20 ans que je vis avec la dépression. J’avais 23 ans lors de mon premier épisode qui a été déclenché par la mort soudaine de mon père. Ceux et celles qui ont perdu un parent vont comprendre la peine profonde, la douleur inimaginable ressentie. Je ne pense pas avoir encore trouvé le mot juste pour décrire ce sentiment. L’image qui me vient en tête est d’être dans un train qui roule très (trop) vite vers une destination inconnue pour finir par s’écraser violemment dans un mur de béton qui se brise en mille petits morceaux. On s’y retrouve de l’autre côté, intact, mais détruit de l’intérieur, incapable de donner un sens à ce qui s’est passé. 

La tristesse, les pleurs, la perte de poids, l’insomnie, les idées suicidaires, la perte d’intérêt se sont tranquillement installés chez moi, pour en devenir la norme : c’était rendu ma vie. J’ai vécu comme cela pendant deux ans avant de tomber, avant de réaliser que ce n’était pas normal d’avoir mal tout le temps. J’ai été chanceuse, j’étais bien entourée et j’ai pu prendre un congé de mes études doctorales, voir un médecin et une psychologue. J’ai pris des médicaments, j’ai fait une psychothérapie et assez rapidement je suis retourné à l’université et au travail.

Deuils à faire

Mon deuxième épisode en 2015 a été beaucoup plus difficile. Voyez-vous, le fait d’avoir vécu un épisode dépressif nous rend plus fragile et plus à risque d’en avoir un autre. Cette fois-ci, l’élément déclencheur fut le décès subit de ma mère. Encore une fois, cela m’a pris beaucoup de temps avant de comprendre que je n’allais pas bien du tout. Malgré le fait que j’avais perdu 20 livres, malgré le fait que je ne dormais pas, malgré le fait que je pleurais constamment. Encore une fois, j’ai été chanceuse. Mes ami.e.s m’ont fait comprendre que j’avais besoin d’aide. Ma famille était là pour moi. J’ai recommencé à prendre des médicaments et entamé un suivi psychothérapeutique. Par contre, cela a été plus long m’en remettre, mais je croyais avait bien réussi : le retour à la normale m’attendait à bras ouverts et je m’y suis blottie avec un grand soulagement.

Malheureusement, je n’avais pas fait mes deuils. La souffrance était encore là, juste en dessous de la surface. Tellement présente que je ne la sentais même plus. Cela semble contradictoire de dire qu’on a très mal, mais qu’on ne ressent rien du tout en même temps. C’était ma réalité. J’étais fonctionnelle au quotidien jusqu’à ce que je ne le sois plus. 

Un jour en juin 2018, je me suis réveillée et je savais que je ne pouvais plus porter ma souffrance toute seule. Le «retour à la normale» avait perdu tout son sens. Tout a lâché. Heureusement que ma médecin de famille a vite compris la gravité de ma situation. Elle voulait m’envoyer à l’urgence psychiatrique. Pardon? Je ne voulais absolument pas y aller, car je suis psychologue, les soins psychiatriques c’est pour les autres! Voyez-vous à quel point la stigmatisation est ancrée? 



« Un jour en juin 2018, je me suis réveillée et je savais que je ne pouvais plus porter ma souffrance toute seule. Le «retour à la normale» avait perdu tout son sens »
Georgia Vrakas

J’y suis allée tout de même, accompagné par un bon ami. J’ai aussi été à l’hôpital de jour de l’Institut universitaire en santé mentale de Québec. Encore une fois, je n’ai pas voulu y aller. Pourquoi? Parce que j’avais peur d’y croiser des collègues et des ancien.ne.s étudiant.e.s. Et devinez ce qui est arrivé? J’y ai croisé toutes ces personnes. Toutes. Et elles ont été compréhensives, bien sûr, comme j’aurai été à leur place. J’ai lâché prise sur ce sentiment d’échec que je portais en moi. Je n’avais pas le choix. J’avais besoin d’aide urgemment. Je l’ai reçu à l’hôpital, de la psychiatre, de ma médecin, des groupes d’autogestion de la dépression et de l’estime de soi donnés par des organismes communautaires en santé mentale. Je me suis dit que cette fois-ci j’allais chercher et utiliser tous les outils à ma disposition pour me rétablir. J’avais le soutien de mes proches. Je ne sais même pas comment les remercier de m’avoir aidé à (re)trouver l’espoir et à survivre pour être capable de vivre. 

L’espoir

Le rétablissement n’est pas un retour à la normale. Je le savais très bien puisque c’est un de mes domaines d’expertise. Mais, je ne l’avais pas compris avant d’avoir traversé le processus moi-même. Le rétablissement c’est l’espoir, c’est une reconstruction, une redéfinition de soi qui inclut cet aspect fragile de nous. Ce dernier fait partie de nous, mais ne nous définit pas.

En ce temps de pandémie, je suis très consciente que je plus vulnérable que ceux et celles qui n’ont jamais eu d’épisodes dépressifs dans leur vie. Surtout en ce temps de confinement. Pour cette raison, je suis plus vigilante à mes signaux d’alarme, ceux qui m’indiquent que je commence à aller mal. Je prends soin de moi le plus possible. Je prends le temps de faire des activités qui me font du bien. Je sais que je ne suis pas la seule dans ma situation, que vous êtes plusieurs à être fragilisés par la vie, même avant la pandémie. Il est d’autant plus important de prendre soin de nous. 

Je reconnais que je suis privilégiée d’avoir accès à de l’aide. Je sais également que l’accès aux services est difficile actuellement. C’est pour cela que ce texte s’adresse aussi à nos décideurs qui doivent mettre en place des ressources en santé mentale nécessaires accessibles dès maintenant. Les recherches le démontrent, les journalistes en parlent, les gens crient au secours. Qu’est-ce qu’on attend pour agir?


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Vous avez une question pour Georgia Vrakas? Écrivez-nous.

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OUTILS

Si vous ou un de vos proches est suicidaire : 1-866-APPELLE

Service numérique québécois en prévention du suicide

Pour trouver votre centre de crise 

Association québécoise pour la réadaptation psychosociale

Centre national d’excellence en santé mentale, section sur le rétablissement

Commission de la santé mentale du Canada, section sur le rétablissement

Institut universitaire en santé mentale Douglas, section sur le rétablissement 

Liste de ressources en santé mentale