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Mourir ou vivre dans la dignité

Georgia Vrakas, Ph. D., psychologue et ps.éd.
Professeure agrégée, Département de psychoéducation UQTR, campus de Québec
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CHRONIQUE / La chronique d’aujourd’hui est quelque peu différente des autres, car elle concerne la question épineuse de l’aide médicale à mourir (AMM) pour seul motif la maladie mentale. Je vous en parle, car cette question est de retour sur scène et me concerne tant sur le plan professionnel, comme psychologue et chercheuse en santé mentale que sur le plan personnel comme personne vivant avec une maladie mentale. Ma position a toujours été claire : je suis contre l’inclusion de la maladie mentale comme seule condition médicale pour l’AMM.

En mars 2021, la loi fédérale été modifiée pour respecter le jugement de la Cour supérieure du Québec et on y a retiré le critère de fin de vie des exigences d’accès à l’AMM. L’aide médicale à mourir pour seul motif la maladie mentale sera accessible dans environ deux ans. Cette période vise à donner le temps au gouvernement fédéral de mener des consultations et de s’assurer à mettre en place des protocoles et mesures de protection pour encadrer l’application de la loi à ces personnes. Le gouvernement provincial mène aussi des travaux à ce sujet. D’ailleurs j’ai été invitée à témoigner à Commission spéciale sur l’évolution de la Loi concernant les soins de fin de vie le 21 mai prochain.

Je vous ai déjà parlé de mon parcours avec un trouble dépressif ces 20 dernières années. Or, voyez-vous, ce n’était pas le bon diagnostic. Il y a 2 semaines, après avoir vécu des moments difficiles à me demander ce qui m’arrivait, j’apprenais que j’ai un trouble bipolaire de type 2. J’ai été fortement secouée par cette nouvelle. Cela a été un dur coup à encaisser. J’en ai beaucoup pleuré, entre autres parce que cela altérait la perception que j’avais d’une partie de moi-même jusque-là. C’est comme si j’étais rendue de l’autre côté du miroir en ne comprenant pas trop par quel chemin j’y étais parvenue. 

Tout ce temps-là, je pensais vivre avec une dépression qui persistait à se pointer le nez malgré mes traitements pharmacologiques et psychologiques. On aurait même pu dire que la maladie résistait au traitement.  Maintenant on sait que ce n’était pas le cas. La  bonne nouvelle est que finalement je peux mettre des mots et un sens sur ce que je vivais depuis mon adolescence! Toute une révélation! 

Le bon diagnostic

Je savais que ma vie allait changer; pour le mieux certes, mais pas sans embûches importantes. J’ai été chanceuse encore une fois de recevoir les services appropriés assez rapidement. Le bon diagnostic entraîne le «bon» traitement médicamenteux, en principe. Mais, cela n’est pas si simple, car trouver la bonne molécule et le bon dosage peut prendre du temps. Cette période peut être très houleuse. Comme vous savez, la recherche sur les maladies mentales et leurs traitements est loin derrière la recherche sur les maladies physiques. On n’a pas de tests sanguins qui peuvent indiquer la présence d’une maladie psychiatrique x, y, ou z chez un individu spécifique. On se base sur ce qu’il nous dit de ses symptômes et sur nos observations de ses comportements, son apparence, etc. La «bible» de la psychiatrie, le DSM-5 n’explique pas les causes des troubles mentaux. Elle les décrit. En fait, cet outil nous permet de mettre des mots sur certains maux. 

La recherche démontre, par contre, que la promotion de la santé mentale (favoriser nos facteurs de protection) et la prévention des facteurs de risque sont deux morceaux essentiels pour prévenir la maladie mentale et promouvoir une santé mentale positive. Malheureusement, ceux-ci sont cruellement sous-financés depuis longtemps. En ce qui concerne les services, les bonnes pratiques pour le traitement de troubles mentaux incluent souvent la psychothérapie qui est peu accessible aux gens qui en ont besoin (si on se fie aux listes d’attentes).

Le gouvernement fédéral avait voulu exclure la maladie mentale de la loi sur l’aide médicale à mourir, mais des voix se sont élevées pour dénoncer le caractère discriminatoire de cette décision envers les personnes vivant avec une maladie mentale. Discriminatoire, vraiment? C’est drôle de constater qu’on s’arrache la chemise pour éviter de discriminer les personnes vivant avec une maladie mentale en ce qui concerne notre mort, mais on semble peu s’en faire en ce qui concerne notre vie : discrimination à l’embauche, à l’accès au logement, aux assurances invalidité et j’en passe. 

On se retrouve donc dans une situation inusitée. On ne nous offre pas les conditions nécessaires pour favoriser une bonne santé mentale ni les services dont on a besoin pour nous rétablir, nous reconstruire et vivre dignement. On nous offrirait plutôt un autre service qui n’est pas inclus dans le plan d’action en santé mentale, celui de l’aide médicale à mourir. Cela, au nom de notre inclusion et notre dignité face à la mort.  

Pendant plus de 20 ans, j’ai vécu avec ce que je croyais être un trouble dépressif. On aurait pu croire que ma maladie était «incurable» (un des critères pour avoir accès à l’AMM). J’ai traversé des moments tellement souffrants qu’ils en étaient devenus intolérables (une autre exigence pour l’AMM). Je peux vous dire que je comprends le désir de vouloir à tout prix arrêter cette souffrance. Mais voyez-vous, c’est pour cela qu’on a des centres de prévention du suicide, des organismes et des intervenants en santé mentale. Pour nous aider à trouver une brèche d’espoir, des raisons de vivre. 

C’est ce dont on a besoin : de l’aide pour nous rétablir, pour renforcer notre santé mentale afin de mieux vivre plutôt que de l’aide pour mieux mourir. De mon côté, j’ai beaucoup d’espoir pour mon rétablissement. Le chemin risque d’être cahoteux et difficile par moments. Mais bien accompagnée, je vais y arriver. Et ce, dans la dignité. 

Si vous êtes suicidaire où l’un de vos proches l’est : 1-866-APPELLE

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