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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Le Manoir Liverpool a fait l’objet de 11 % des 127 plaintes déposées pour l’ensemble des RPA de Chaudière-Appalaches depuis 2017.
Le Manoir Liverpool a fait l’objet de 11 % des 127 plaintes déposées pour l’ensemble des RPA de Chaudière-Appalaches depuis 2017.

Frapper son Liverpool

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CHRONIQUE / Le Manoir Liverpool n’était pas une résidence pour personnes âgées comme les autres, l’établissement était un prolongement du réseau public qui y hébergeait des gens aux frais des contribuables.

Une facture de presque neuf millions de dollars.

Des contrats, illégaux.

Déjà là, il y a de quoi s’inquiéter que le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Chaudière-Appalaches n’ait pas respecté les règles d’octroi de fonds publics en faisant affaire avec cette résidence qui ne détenait pas l’autorisation qu’aurait dû lui émettre l’Autorité des marchés publics (AMP).

Cette autorisation est obligatoire.

Alors jeudi, l'AMP a déclaré le CISSS coupable d’avoir octroyé illégalement deux contrats aux propriétaires du Manoir Liverpool, un de 2,2, millions en 2016 et l’autre de 6,6 millions en 2017, contrat qui a d’ailleurs encore cours. Dans sa décision, l’AMP somme le CISSS de mettre un terme au contrat sur-le-champ.

Visiblement, le CISSS n’était pas regardant sur les livres comptables, pas plus sur ce qui se passait entre les murs de la résidence.

Une culture de négligence.

Grâce à des journalistes de Radio-Canada, on a appris que, depuis cinq ans, la maltraitance et l’insalubrité faisaient partie du quotidien de plusieurs résidents. Dans un rapport dévastateur rendu public le 5 février, le CISSS parle de gens sous-alimentés, privés de soins d’hygiène, d’employés négligents.

Sans compter un nombre anormalement élevé de plaintes.

Ce qui m’amène à me poser une question : si ceux qui avaient le pouvoir – et la responsabilité – de s’assurer de la bonne marche des choses n’ont pas eu vent d’une telle débandade, quoi d’autre est passé sous leur radar? Si aucun voyant ne s’est allumé sur l’écran avec ça, que diable faut-il?

Combien d’autres situations de laisser-aller ou de négligence?

Combien d’autres contrats illégaux?

Le Manoir Liverpool est la défaite de ce qui devait tenir comme mécanisme de surveillance et de reddition de comptes. Si on jure n’avoir rien vu dans une résidence qui est accompagnée depuis cinq ans par le CISSS précisément pour régler certains problèmes, où regarde-t-on?

Veut-on voir?

Si Daniel Paré, l’ex-PDG du CISSS maintenant directeur de la de vaccination, n’a rien su, serait-ce parce qu’on s’est dit, quelque part dans la chaîne de commandement, qu’il n’y avait pas de quoi fouetter un chat? Le Manoir Liverpool a fait l’objet de 11 % des 127 plaintes déposées pour l’ensemble des RPA de Chaudière-Appalaches depuis 2017 et personne n’a sourcillé? 

Il me semble que la 14e fois où on reçoit une plainte pour une même résidence, quelqu’un aurait dû lever la main. 

Si on allait voir?

Parce que si on a regardé, on a regardé vite. En annonçant la semaine dernière qu’une enquête externe sera menée, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a laissé entendre que le CISSS a bien essayé de savoir ce qui se passait au Manoir, mais qu’il a fait chou blanc. Pourquoi donc? Le pauvre CISSS se serait fait mener en bateau, imaginez-vous, parce que les propriétaires du Manoir Liverpool auraient fait des «entourloupettes pendant des années. […] C’est très grave d’avoir fait exprès pour cacher une situation comme ils l’ont fait pendant cinq ans.»

Leurs «entourloupettes» n’ont pourtant pas empêché le journaliste Alexandre Duval de savoir ce qui s’y passait.

Sans les accès qu’avait le CISSS.

Le ministre Dubé a aussi dit ceci : «Il y a une culture dans nos CISSS et CIUSSS d’appuyer les directions de nos établissements. Moi, je pense qu’il faut changer la culture. La culture, il faut qu’elle soit d’appuyer les patients, d’appuyer les plaintes». Regarder dans la marmite, pas mettre le couvert dessus.

Ce que l’affaire du Manoir Liverpool met en évidence, c’est que le tentaculaire organigramme des CISSS et des CIUSSS agit comme un dissolvant, la responsabilité de toute action se perdant en passant d’une case à une autre. On apprendra qu’untel a reçu un rapport qu’il a peut-être lu trop vite, qu’unetelle s’est fiée à ce qu’on lui a dit sans aller plus loin, qu’il y avait des feux à éteindre ailleurs.

Chacun aura une bonne raison de ne pas avoir agi.

Il faut un après-Liverpool, il faut que ce soit la dernière déconfiture de la bureaucratie. Il ne faut plus que des gens soient laissés le ventre creux, la couche pleine, il faut que ceux qui parlent ne le fassent pas dans le vide.

Je me surprends encore à rêver.