Chronique

IKEA: au paradis de la classe moyenne

CHRONIQUE / Des milliers de personnes sous une pluie battante dont plusieurs dizaines avaient passé la nuit de mardi à attendre l’ouverture du IKEA nouveau de Québec.

À l’incrédulité des premiers moments a succédé l’incompréhension, puis le malaise. 

Que fallait-il comprendre de cet étrange rassemblement tenant à la fois d’un boxing day, d’une soupe populaire et de shows rock? Ceux où on attend en rang serré dans le parking d’asphalte autour d’un amphithéâtre au soir du retour d’un héros de nos adolescences. 

Québec s’ennuie-t-elle à ce point? Est-elle si désœuvrée ou en mal de projet de société pour qu’une vulgaire ouverture de magasin devienne ainsi le happening de l’été? 

IKEA était attendu et arrive avec une offre qui n’avait pas d’équivalent. Mais Québec avait-elle à ce point manqué de meubles qu’il lui faille accourir dès la première heure assouvir son besoin primaire de s’asseoir, se coucher et ranger son linge dans l’armoire? 

Ou alors, la ville serait-elle plus proche de ses sous qu’on le croyait pour qu’elle se précipite, toutes affaires cessantes, sur quelques malheureux rabais et le mince espoir de gagner au tirage du marchand. 

Plusieurs ont vu dans cet appétit pour le retour d’IKEA un «symbole» de la renaissance d’une ville enfin débarrassée de son complexe d’infériorité. Une preuve de sa fierté retrouvée et de son dynamisme économique. 

D’autres un retour de l’enfant prodigue qui présage, espèrent-ils, d’un retour des Nordiques, disparus à la même époque que le premier magasin IKEA de Québec, au milieu des années 90.

Les Nordiques représentaient la fierté et l’attachement des citoyens à leur ville, a rappelé le sociologue Simon Langlois dans une entrevue à Radio-Canada il y a quelques jours. «IKEA va jouer ce même rôle», a-t-il alors prédit. 

«IKEA est pour les femmes de Winnipeg ce que les Jets sont pour les hommes», disait croire une cliente citée par CBC le jour de l’ouverture du magasin en 2012, un an après le retour des Jets à Winnipeg. 

Des thèses amusantes, mais il me semble que ça fait beaucoup d’ambitions et de responsabilités sur les épaules d’un marchand de meubles à assembler soi-même. 

La réalité est que la ruée vers le IKEA de Québec a sans doute peu à voir avec l’histoire et la «psyché» locales. 

Un peu partout ailleurs au pays et dans le monde, des ouvertures de magasins IKEA ont provoqué des ruées similaires, souvent plus frénétiques et invraisemblables qu’à Québec. Cela rassurera peut-être ceux qui s’inquiétaient de la santé mentale de leur ville. 

Il est probable que la frénésie pour les IKEA vient de ce que les classes moyennes des banlieues reconnaissent dans ce magasin leurs valeurs et leur mode de vie : du beau pas trop cher qu’on va chercher en auto au sortir de la bretelle d’autoroute.

Un modèle aux antipodes de celui des commerces sur rue des cœurs de village et quartiers de centre-ville, cela dit sans porter de jugement négatif. 

Ajoutez-y un plan marketing efficace, une complicité des médias et des rabais attrayants pour lancer l’affaire et vous tenez une recette gagnante.

Paradis de la classe moyenne de banlieue, Québec est la parfaite clientèle cible d’IKEA, pour espérer un succès de fréquentation. 

***

On a senti le maire Labeaume un peu réservé sur la tribune d’où il s’est adressé aux employés d’IKEA, mercredi matin, avant de descendre couper le ruban. On peut comprendre.

En 2015, M.Labeaume s’était fait reprocher d’avoir reçu IKEA avec un enthousiasme exagéré lors de l’annonce de l’implantation d’un comptoir à Québec. 

La salle de réception de l’hôtel de ville avait ce jour-là été décorée aux couleurs et logos du marchand, ce qui n’est pas dans les traditions éthiques des administrations publiques.

Les marchands locaux impliqués dans la vie de Québec ne l’avaient pas trouvé drôle. C’est à eux que le maire semblait s’adresser depuis le parvis d’IKEA.

Je ne suis pas ici pour célébrer un nouveau «compétiteur», mais une «nouvelle offre de produit» qui va augmenter la capacité d’attraction de Québec, a-t-il fait valoir.

Il a rappelé que les «gens de la culture» s’étaient à l’époque inquiétés de la venue de l’amphithéâtre, craignant d’y perdre leur clientèle. «Au total, ça a augmenté. Ça va être la même chose pour IKEA», croit-il. 

Peut-être a-t-il raison, mais ça reste à voir. Quand l’économie va bien et que tout le monde travaille, on peut choisir d’aller plus souvent voir des spectacles. Mais le lit, la table ou l’armoire qu’on achètera chez le marchand bleu et jaune, on ne l’achètera pas ailleurs. 

***

Gros malaise, cette fois le mien, à voir le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, et les députés Raymond Bernier (PLQ) et Geneviève Guilbault (CAQ) se joindre aux employés de IKEA dans la haie d’honneur à la porte d’entrée pour applaudir pendant de longs moments les clients qui défilaient devant eux.

Faire acte de présence lors d’une ouverture officielle est une chose. 

Mais est-ce le rôle des élus et d’un ministre de l’Éducation d’applaudir les clients qui font le choix d’un magasin plutôt que d’un autre? Surtout lorsque ce magasin envoie ses profits en Suède plutôt que de les remettre dans l’économie locale. 

Cette forme de clientélisme ne fait pas honneur au métier de politicien et la campagne serait une bien mauvaise excuse. Le besoin de montrer qu’on est près des gens ne justifie pas tout.

***

J’ai d’abord fait le tour du magasin en remontant sous la pluie la file d’attente. J’ai écouté ensuite le mot du maire et les autres discours d’usage. 

Je n’étais pas certain encore de vouloir entrer lorsque la voie s’est ouverte au bout de la file d’attente. Je me suis avancé.

Il ne restait plus personne pour m’applaudir lorsque j’ai grimpé les marches menant aux premiers rayons. 

Je n’avais pas mis les pieds dans un IKEA depuis le départ de Québec en 1996. 

Mal m’en prit. 

J’avais oublié que le vrai défi de ce magasin n’est pas d’y entrer, ni d’assembler ses meubles, mais d’en sortir.

Un long corridor-labyrinthe de l’entrée jusqu’aux caisses. Le monstre venait de m’avaler. 

Je me suis retrouvé coincé dans la chaleur humide de cette heure de pointe incongrue. Pas moyen d’avancer ni de plaisir à magasiner. Après un moment, je me suis mis à chercher la sortie.

J’ai levé les yeux vers l’affiche dans le rayon des armoires : «Vous êtes ici» disait le carré rouge. Il y avait à côté le chiffre 3. La sortie était au 29. 

J’ai continué mon chemin, résigné. Au pied des marches me ramenant au rez-de-chaussée, une affiche de la section 18 promettait un raccourci vers les caisses. J’ai essayé de suivre la flèche, mais me suis égaré.

Section 22. Le dépôt libre-service. Des allées larges qui respirent. Je retrouvais mes couleurs et mes repères. 

Passé les caisses, le bistro et l’épicerie. Suédoise il va sans dire. 

Par la fenêtre donnant sur l’extérieur, j’y avais aperçu un peu plus tôt une jeune maman en train d’allaiter. Dans les allées encombrées, j’avais aussi croisé en route plusieurs ventres ronds. Des images fortes. S’il faut en plus que IKEA se mette à faire des petits.

Chronique

Jonatan Julien sur le radar de la CAQ depuis le printemps

CHRONIQUE / La CAQ avait Jonatan Julien sur son radar depuis que celui-ci avait quitté l’exécutif du maire Labeaume le printemps dernier.

Faute de circonscription disponible, le parti de François Legault s’était cependant résigné à laisser ce joueur d’impact sur la touche. 

Pas question pour la CAQ de faire comme Philippe Couillard qui a renié sa promesse à son député Ouimet pour faire de la place à une «vedette», m’a-t-on expliqué.

La volte-face de Gertrude Bourdon, candidate pressentie dans Charlesbourg, a créé une opportunité que la CAQ s’est empressée de saisir.

Ami de longue date de M. Julien, le député Éric Caire a reçu le mandat de son parti de faire la première approche en fin de semaine dernière.

M. Julien est ensuite allé rencontrer François Legault lundi à sa résidence à Montréal. 

Il s’agit d’une grosse prise pour la CAQ. Plus importante que pouvait l’être Mme Bourdon qui avait peu de notoriété hors du milieu de la santé.

Comptable de formation, M. Julien a travaillé chez le Vérificateur général et fut secrétaire général de la SIQ. Il a la réputation d’être un homme rigoureux et intègre.

Vice-président de l’exécutif dans l’administration Labeaume de 2013 à 2018, il fut responsable des finances, des travaux publics et de grands projets comme l’amphithéâtre,  

Si la CAQ prend le pouvoir, on l’imagine dans un ministère économique, au Conseil du Trésor, à l’administration gouvernementale ou aux Affaires municipales.

Le maire Labeaume, qui a mal paru lors du départ de M. Julien, se réjouira peut-être de voir s’éloigner un conseiller «dangereux» et un éventuel rival dans une course à la mairie.

Mais on imagine avec amusement sa tête si M. Julien devait devenir son interlocuteur principal dans un gouvernement de la CAQ.

Les deux hommes partagent la même vision du développement de la ville de Québec, mais leur divorce a laissé des traces au plan humain. M. Julien se fera sans doute un plaisir de partager avec son nouveau chef ce qu’il pense des comportements du maire de Québec. 

Rien pour faciliter les relations entre un maire et un parti qui n’ont déjà pas beaucoup d’atomes crochus.

Indépendant d’esprit, M. Julien a une personnalité et un caractère forts.  

Avant de le recruter, M. Legault a sans doute pris note qu’il a été un collaborateur dévoué et loyal pour M.Labeaume, mais que cette loyauté avait aussi ses limites.    

***

Jonatan Julien n’envisageait pas être candidat cet automne lorsqu’il a quitté Équipe Labeaume.

Il disait alors vouloir terminer son mandat, convaincu de pouvoir jouer un rôle utile comme indépendant. On l’avait alors cru. 

M. Julien n’avait d’ailleurs pas tardé à «challenger» son ancienne équipe (centrale de police, passerelle pour vélo dans le Vieux-Port). Il se savait capable de plus, mais semblait avoir trouvé satisfaction à son nouveau rôle. 

Ceux qui le connaissent le voyaient cependant déjà ailleurs, au provincial, où il avait fait ses premières armes en 2003 comme candidat dans Charlesbourg. 

Cette année-là, il avait de lui-même offert ses services à l’ADQ qui avait mandaté Éric Caire (décidément) pour rencontrer ce prospect qu’il ne connaissait pas. Il en a résulté des liens durables, comme avec Sébastien Proulx, passé depuis au Parti libéral.

M. Julien fut bénévole pour la CAQ en 2012. Si sa candidature tient d’un concours de circonstances, elle n’a rien de l’opportunisme grossier qu’on voit chez tant d’autres.

Chronique

La petite histoire de la venue de McCartney à Québec en 2008

Le spectacle de Paul McCartney sur les Plaines le 20 juillet 2008 a changé le cours de l’histoire et fait entrer Québec pour de bon dans les ligues majeures des spectacles d’artistes internationaux. Comment Québec a-t-elle réussi à attirer l’ex-Beatles? La vraie histoire n’a jamais été racontée en détail sur la place publique. La voici. La plupart des faits sont tirés du jugement de la Cour supérieure lors d’un procès contre la Société du 400e.

C’est un obscur promoteur jadis condamné à la prison pour fraude qui fut le véritable déclencheur de la venue de Paul McCartney à Québec à l’été 2008.

Installé dans la capitale depuis l’année précédente, Richard Gibeault courtisait depuis trois ans Barry Marshall, gérant de l’ex-Beatles pour le convaincre d’offrir un spectacle à Québec.

Gibeault est revenu à la charge le 4 février 2008 dans un courriel à Marshall et a senti pour la première fois de l’ouverture, lorsqu’il a indiqué au gérant que le spectacle pourrait se tenir dans le cadre du 400e de Québec.

McCartney ne tournait plus beaucoup à l’époque et choisissait soigneusement ses sorties. 

Gibeault a alors en tête un mégaspectacle rock sur les Plaines pouvant attirer 100 000 personnes à 100 $ le billet. Il évoque la date du 26 juillet. 

Des échanges ont lieu les semaines qui suivent, mais le 29 février 2008, Marshall avise Gibeault que McCartney ne viendra pas à Québec pour le moment. (he has decided NOT to undertake the date in Quebec at this time).

Le directeur général du 400e, Daniel Gélinas, a entendu parler de l’affaire et ce même 29 février, envoie un courriel à Gibeault le pressant de «cesser immédiatement» ses représentations au nom du 400e. 

Gibeault s’excuse d’avoir «pu causer de la confusion» et promet d’être plus clair dans ses démarches à venir.

Ces courriels contredisent la version publique donnée par Daniel Gélinas voulant que c’est par «une fille qui fait du booking corporatif» qu’il a appris pour la première fois l’intérêt de McCartney pour Québec.

Cette «fille», Sharon Kim-Dion, a bel et bien servi d’intermédiaire dans la venue de McCartney, mais n’entrera en scène que plus tard. Elle aura d’ailleurs ses premiers échanges avec Gibeault et non avec le 400e.

Après un mois et demi sans nouvelle du clan McCartney, Gibeault reçoit un appel de Kim-Dion le 19 avril. L’agente veut savoir s’il est toujours intéressé à un spectacle avec McCartney à l’été 2008. 

Gibeault valide auprès de son contact (Marshall) qui confirme l’intérêt éventuel de McCartney. 

On esquisse rapidement les premiers scénarios : logistique, mise en marché, sécurité, etc. Kim-Dion évoque un cachet d’artiste de 4 M US$.

Dans un message à Marshall, Kim-Dion presse celui-ci d’accepter l’offre qu’elle dit faire au nom de l’organisation du 400e et du promoteur Gibeault. Cette affirmation est fausse, car le 400e n’est pas encore dans le coup. 

Très tôt, le groupe McCartney insiste pour recevoir une invitation formelle de la Société du 400e. 

Gibeault tente alors d’obtenir une «accréditation» auprès de Daniel Gélinas. 

Celui-ci renvoie Gibeault au directeur de la programmation du Festival d’été, Jean Beauchesne. 

L’affaire n’ira pas plus loin. Beauchesne dit ne pas avoir les fonds suffisants pour un tel spectacle. 

Depuis le début février, Daniel Gélinas se méfie de Richard Gibeault. Il a fait des recherches et découvert ses antécédents judiciaires. Plusieurs condamnations pour fraude, notamment pour avoir agi comme agent de voyages sans être titulaire d’un permis. 

En 1998, il avait été condamné à deux ans de prison moins un jour. Gélinas voit qu’une nouvelle cause de fraude pour des faits survenus en 2004 est encore pendante devant un tribunal. 

Des promoteurs de Québec, dont Michel Brazeau, l’ont aussi mis en garde contre Gibeault.

Lorsque Kim-Dion annonce sa venue à Québec avec Marshall pour une rencontre commune avec Gibeault et le 400e, Gélinas prend ses distances.

Il indique à Gibeault qu’il est prêt à rencontrer Marshall en privé, mais «seulement lui, son équipe et la mienne».

Se sentant écarté, Gibeault ne transmet pas à Marshall la réponse de Gélinas.

Le gérant de McCartney débarque à Québec le 2 mai avec Kim-Dion pour rencontrer Gibeault. 

En limousine, ils visitent l’Hippodrome et les Plaines. Marshall émet des réserves sur le premier site, mais se montre satisfait des Plaines.

Marshall et Kim-Dion préviennent alors Gibeault qu’ils doivent s’absenter pendant deux heures et le retrouveront ensuite.  

Ils en profitent pour rencontrer en cachette Daniel Gélinas. 

Dans son témoignage au procès, Gélinas dira que rien n’a été réglé lors de cette rencontre et que le cachet de McCartney n’y fut même pas discuté.

Gélinas soutiendra que le 400e n’avait alors «aucun intérêt particulier pour un concert de McCartney. Le juge estimera que cette affirmation (de Gélinas) est «nettement exagérée». La réalité est que depuis janvier 2008, le 400e  est à la recherche de quelque chose de gros pouvant donner aux fêtes un rayonnement international instantané. 

Daniel Gélinas, qui dirigeait le Festival d’été depuis quelques années, n’avait encore jamais pensé à McCartney pour Québec. 

«C’était bien que trop gros», m’a-t-il confié lors d’un entretien il y a quelques jours. «À lui seul, il aurait pris 200 % de tout le budget de programmation du Festival», se souvient-il. Il est cependant ouvert à cette «opportunité». 

Le groupe McCartney a appris que les billets pour le spectacle de Céline Dion sur les Plaines ce même été seront distribués gratuitement. 

Ce serait un «gros problème» que McCartney soit le seul spectacle payant du 400e, perçoit Marshall, qui commence alors à plaider pour un spectacle gratuit.

Gibeault continue de son côté à planifier un show payant. Il ne comprend pas encore que son chien est mort. Il l’apprendra le 5 juin, dans un courriel de Kim-Dion, qui a entre-temps changé de camp et travaille désormais avec le 400e. 

Les premières discussions entre le clan McCartney et Gélinas sont tenues secrètes. 

Daniel Gélinas n’en parle pour la première fois au trésorier Mario Bédard qu’une semaine plus tard, soit le 10 mai, lors d’un voyage à Larochelle.

Avons-nous 6 M$ pour un spectacle de McCartney, demande Gélinas à son trésorier? Mario Bédard le rassure. Le Championnat de hockey ayant été un succès aux guichets, le 400e n’aura pas à débourser les 6 M$ prévus au budget et a une marge de manœuvre.

Tous deux conviennent de n’en parler à personne avant le prochain conseil d’administration du 400e, prévu cinq semaines plus tard, le 18 juin.   

Gélinas veut éviter que le projet dérape comme celui de Coldplay, que le maire Labeaume avait fait avorter en vendant la mèche au mauvais moment. 

La discussion au conseil d’administration durera 90 minutes. Dans un entretien le mois dernier, Gélinas a raconté à ma collègue Kathleen Lavoie que ça n’avait pas été facile. 

Pour plusieurs, McCartney «c’était un has been». Il y avait aussi le débat sur la chasse aux phoques dans lequel l’ex-Beatles avait pris partie. «Ça va être un flop», craignaient plusieurs. 

Malgré ses réticences du début, Gélinas était désormais dans le camp des «pour». Il a prévenu le C.A. que si un jour des médias apprenaient que McCartney était prêt à venir à Québec, il dirait qu’il était favorable. 

Le C.A. donne le feu vert. On estime alors qu’il en coûtera entre 5,5 M$ et 6 M$, dont 4 M$ pour le cachet de McCartney.  

Le spectacle sera gratuit et on s’attend à ce que la vente d’objets souvenirs ne rapporte que des «peccadilles». 

Le 30 juin, le 400e annonce à trois semaines d’avis la venue de McCartney sur les Plaines le 20 juillet. 

Deux jours après cette annonce, Richard Gibeault prévient Daniel Gélinas qu’il demandera une compensation financière. 

«C’est sur notre invitation et sur notre offre de contrat que M. Barry Marshall et Mme Kim-Dion sont venus à Québec pour préparer ce spectacle», fait-il valoir dans un courriel au directeur général du 400e.

Dans les faits, c’est la Corporation financière Lemire qui mènera les procédures judiciaires. 

Elle réclame 2 M$ au 400e pour s’être approprié des informations confidentielles sur l’intérêt de McCartney pour un spectacle à Québec. 

Le juge François Huot de la Cour supérieure a rejeté cette poursuite (jugement rendu le 10 février 2016). 

Le juge y met en doute la crédibilité des prétentions du demandeur à cause des antécédents judiciaires de M.Gibeault, d’un courriel frauduleux envoyé par celui-ci et du fait qu’il a menti sous serment lors des procédures.

Inversement, le juge Huot trouve que le témoin Gélinas a fait une «impression favorable» (hormis une exagération) et a répondu avec précision et objectivité aux questions. 

Le juge Huot dit ne pas avoir trouvé de preuve prépondérante que le 400e s’est approprié le projet en utilisant des informations privilégiées. 

Il estime que le projet privé de Gibeault était de toute façon voué à l’échec. McCartney ne serait jamais venu à Québec cet été-là sans une invitation officielle du 400e.

La Cour d’appel a maintenu ce jugement (décision du 18 janvier 2018), estimant que le juge de première instance n’avait commis aucune erreur pouvant justifier de renverser sa décision.

L’ensemble des courriels et témoignages mis en preuve démontrent que le concert de Paul McCartney n’aurait jamais eu lieu sans l’implication du 400e.

Le gérant de McCartney avait constaté que Gibeault et son groupe n’avaient rien produit de gros par le passé, ce qui posait problème. 

Il y avait aussi des doutes sur la provenance de l’argent que le promoteur devait mettre en garantie pour le spectacle. 

Le clan McCartney tenait par ailleurs à un concert gratuit qui ferait officiellement partie de la programmation du 400e, ce que Gibeault ne pouvait lui offrir sans être accrédité. Il est un fait indéniable que sans le 400e, McCartney ne serait jamais venu à Québec à l’été 2008.  

Mais il n’y serait pas venu non plus sans Richard Gibeault.

Il fut le premier à piquer la curiosité du clan McCartney à l’hiver 2008 avec l’argument des 400 ans de Québec. Il a ensuite mené les premières discussions et contribué aux grands paramètres du spectacle de juillet sur les Plaines.

Voilà. McCartney est venu à Québec ce 20 juillet 2008 pour un concert dont on continue, 10 ans plus tard, de mesurer les impacts.

Chronique

Le théâtre dénaturé

CHRONIQUE / La confusion demeure sur les motifs pour les lesquels le Festival de jazz de Montréal a annulé la pièce «SLAV» mise en scène par Robert Lepage.

On a donné l’explication officielle d’une blessure au pied de la chanteuse Betty Bonifassi et parlé d’un risque «extrêmement sérieux» de dérapage pouvant mettre en péril la sécurité des artistes, artisans et spectateurs. 

L’organisation a nié tout lien avec le désistement la veille de l’artiste américain Moses Sumney qui a dénoncé «l’appropriation culturelle» au Festival. 

Difficile de croire à une simple coïncidence, mais allez savoir. 

Il arrive qu’une blessure ou une maladie à un acteur clé force l’annulation d’un spectacle. 

C’est arrivé au Trident en 2015. Une comédienne essentielle s’était blessée à la première de Murmures des murs, forçant l’annulation des représentations suivantes.

Il est parfois possible de retoucher la mise en scène. Le Périscope a ajouté une canne à un personnage dont l’interprète s’était blessé cet hiver.

On a inventé un trône pour le chanteur des Foo Fighters qui avait une jambe dans le plâtre lors de son (court) spectacle de 2015 au Festival d’été. 

Encore faut-il que le diffuseur (et l’artiste) tiennent à continuer le spectacle ou la tournée, ce qui n’était pas le cas avec SLAV, peut-on penser. 

On pourrait comprendre qu’une organisation veuille protéger son image internationale et couper court à un mouvement de boycottage ou de dénigrement. 

Personne ne veut être associé aux bruits du racisme, même quand il n’y a rien à se reprocher. Réparer des dommages à une réputation peut prendre du temps et de l’énergie. Vaut mieux prévenir. 

Cette stratégie de l’image corporative comporte cependant un autre risque : celui de passer pour une organisation incapable de se tenir debout et de défendre la liberté de l’art. De passer pour une organisation qui préfère la censure au débat.

C’est ce que beaucoup ont pensé en regardant agir le Festival de jazz. L’impression d’un manque de courage. Et d’une navrante incapacité à communiquer et gérer la crise. 

Il a été reproché à SLAV de n’avoir eu que deux choristes noirs sur six, dans une œuvre portant sur les chants d’esclave, d’où les accusations de racisme et «d’appropriation culturelle». 

Des membres d’un groupe dominant (des blancs) auraient ainsi cherché à tirer profit de la culture d’un groupe dominé (les noirs). 

Betty Bonifassi, qui a travaillé à ce projet pendant 20 ans, a expliqué (un peu sur le tard) que le spectacle ne racontait pas seulement l’histoire des esclaves africains déportés aux Amériques.

Il racontait aussi l’histoire de l’esclavagisme dans les Balkans, en Irlande et en Asie, d’où le choix d’une distribution qui représente «tout le monde correctement».

Je serais curieux de savoir ce que Robert Lepage pense de cette explication, lui qui a plaidé exactement le contraire lorsqu’il s’est à son tour porté (sur le tard) à la défense de SLAV

M. Lepage a rappelé qu’il est dans la nature du théâtre de «se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut‐être aussi se comprendre soi-même». 

Si ce n’est plus possible, «le théâtre s’en trouve dénaturé, empêché d’accomplir sa fonction première, et perd sa raison d’être», croit-il. 

L’appropriation est dans la nature du théâtre, mais aussi dans celle du cinéma, de la chanson, de la musique et autres arts d’interprétation.

On s’approprie un texte, une musique, un rôle. On se glisse dans la peau d’un autre pour donner à l’œuvre une autre couleur, un autre rythme, un autre sens peut-être. 

Des fois, ça fonctionne, des fois pas. Il n’est pas sûr que cela fonctionnait bien avec SLAV, mais c’est le pari de toute démarche artistique.

Cela suggère que la couleur de la peau de l’interprète, sa langue ou son sexe ont moins d’importance que sa capacité à proposer une version pertinente de l’œuvre. 

Le «contre-emploi» d’un interprète blanc dans le rôle d’un esclave, noir ou pas, n’a dans ce contexte rien de scandaleux. 

Pas plus que celui de Gérard Depardieu chantant les textes de Barbara ou d’un trompettiste blanc jouant du Miles Davis.

Ça semble aller de soi, mais ça peut aussi devenir sensible.

J’ai vu Carmen cet hiver à l’Opéra de Québec. Un magnifique spectacle, mais comme d’autres, j’ai été agacé par la prononciation de l’interprète de Don José. 

Le livret original de cet opéra est français. Pourquoi ne pas avoir choisi un interprète francophone ? me suis-je demandé. Le choix d’un ténor brésilien pour le rôle n’avait pourtant aucune charge ou portée historique. J’avais juste un agacement. 

Imaginez si on donnait à un anglophone le rôle d’un felquiste dans une pièce ou un film sur la crise d’Octobre. Ou à un blanc celui d’un enfant dans un pensionnat autochtone. 

On ne parlerait plus d’agacement, mais pour plusieurs, d’un malaise, peut-être d’une indignation. 

C’est ce qui vient de se passer avec SLAV.

Une œuvre artistique n’a pas à porter le fardeau des injustices sociales de l’histoire ni la responsabilité de les corriger. 

Son devoir est d’organiser les mots, les notes, les couleurs ou les formes pour qu’en résulte une vision ou un sens nouveau. Il y a cependant un risque que le spectateur n’y voie pas la même chose l’auteur, voire le contraire. 

C’est ce qui vient de se passer avec SLAV. Des critiques y ont vu le contraire, sans même avoir vu la pièce. C’est dire combien le sujet est sensible. 

Il serait tentant de tout mettre sur le dos d’agitateurs ou de lobbys extrémistes, mais on a aussi senti un malaise chez des artistes et intellectuels posés comme Webster. Cela fait réfléchir. 

Je suis curieux de voir comment Robert Lepage et Betty Bonifassi feront évoluer la pièce avant de la présenter à Québec, à Saguenay et ailleurs. 

Au lendemain de l’attentant de la mosquée, la Ville de Québec et le Carrefour International de Théâtre ont renoncé à présenter la pièce Djihad dans des écoles secondaires.

Cette pièce racontait, avec humour, l’histoire de trois jeunes Bruxellois partis en Syrie s’initier au terrorisme.

Deux arguments avaient été invoqués pour mettre fin au projet.

 On a trouvé indélicat de présenter la pièce si vite après l’attentat, ce qui pouvait heurter la communauté musulmane. 

 La pièce ne mettait en scène que des musulmans, bien que la radicalisation ne soit pas le fait des seuls musulmans. Quel message allait-on envoyer aux élèves?

Le projet fut mis de côté. Sage décision.

L’auteur Ismaël Saidi s’en était indigné. Il n’a pas parlé de censure ni d’appropriation culturelle, mais d’un sentiment «paternaliste et colonialiste». 

«Je ne peux accepter ni vous permettre d’utiliser la douleur des musulmans comme excuse ou échappatoire à vos responsabilités», avait-il écrit à la directrice du Carrefour.

Étrange destin croisé que celui de ces deux œuvres théâtrales. SLAV n’aurait pas assez ciblé la minorité noire dans sa distribution; Jihad aurait trop ciblé celle des musulmans.

Difficile d’avoir la juste mathématique quand les sensibilités sociales sont exacerbées.