L'Université Laval a toujours été jalouse de son territoire, où elle n'aime pas se faire dire quoi faire, mais les candidats au rectorat souhaitent ouvrir davantage le campus à la population de Québec.

Un recteur mieux branché sur Québec

CHRONIQUE / Le rôle de l'Université Laval dans la communauté de Québec va changer au lendemain de l'élection d'un nouveau recteur le 26 avril prochain. (1)
Les trois candidats, Éric Bauce, Sophie D'Amours et Michel Gendron, souhaitent tous que l'Université et son recteur s'impliquent davantage dans la vie de Québec.
Tour à tour, ils sont venus expliquer à la table éditoriale du Soleil leur vision du changement.
Ils aimeraient que l'Université soit plus transparente, communique mieux avec les citoyens et gère mieux les crises. 
L'Université ne se mêlera pas de politique partisane, mais les candidats croient que son expertise pourrait éclairer davantage les grands débats comme le développement et la mobilité durable.
On peut penser ici au troisième lien, au service rapide par bus (SRB), au Phare, au fleuve ou à l'agrandissement du Port de Québec. 
Des professeurs ont régulièrement participé à ces débats à titre individuel, mais l'institution a le plus souvent été discrète. 
Cela est appelé à changer. 
Les candidats au rectorat plaident aussi pour une gestion plus décentralisée qui laisserait plus de latitude aux doyens, aux profs et aux associations étudiantes.
Un bon argument électoral, mais comme tous le promettent, l'effet sur le vote risque d'être limité.  
Avec un budget de près de 1 milliard $, ses 9300 employés et 60 000 étudiants par année, l'université est un «joueur de concession» pour l'économie, l'immigration, la diversité culturelle et la vie sportive de cette ville.
On comprend qu'elle pourrait désormais jouer aussi un rôle-conseil plus important et devenir un acteur social et communautaire plus actif.
La ville dans la ville
La localisation de l'Université Laval près du pôle d'affaires de Sainte-Foy et des grands boulevards à l'entrée de la ville en fait un incontournable au plan urbain. Elle sera notamment sur le tracé du SRB (si SRB il finit par y avoir).
L'Université a cependant toujours été jalouse de son territoire où elle n'aime pas se faire dire quoi faire. Une ville dans la ville.
À part le PEPS, où affluent chaque semaine des milliers de citoyens et spectateurs, l'interaction avec la ville reste limitée.
Cela aussi pourrait changer avec l'élection d'un nouveau recteur.
*****
Michel Gendron aimerait que l'université réussisse avec les arts et la culture ce qu'elle a fait avec le sport au PEPS. 
Il aimerait «revamper le Théâtre de la Cité universitaire avec une belle cage de verre».
Il évoque une agora extérieure pour des concerts, des lectures publiques de théâtre, des débats philosophiques. Il y verrait des spectacles les fins de semaine et un écran de cinéma pour des projections en plein air. 
Ça prend aussi une patinoire extérieure artificielle comme sur les Plaines, croit-il. Africains et Européens viennent ici pour «tâter de notre vie, de notre nordicité». 
«Ça prend aussi un lac sur le campus.» Le bassin de rétention près du chemin Sainte-Foy pourrait servir. «Mettez y trois-quatre cerisiers japonais, des petits bancs», propose-t-il.
*****
Éric Bauce voudrait «aménager le campus» pour faire plus de débats publics. Multiplier les endroits pour échanger autour d'agoras, de tables à pique-nique. Créer de l'animation et amener des gens sur le campus.
Lorsqu'il regarde le campus du haut de son bureau, il le voit «enclavé» et aimerait l'ouvrir davantage, vers les centres d'achats et le voisinage, faire des aires de jeu, amener des familles. Une patinoire l'hiver, des pistes de ski de fond. 
Il sacrifierait des cases de stationnement devant le pavillon Desjardins pour construire un «quartier de la vie étudiante» avec 400 à 800 résidences-familles, des services, une halte-garderie, un terrain de jeu. Il dit avoir déjà son «business case» pour réussir ce projet.
*****
Sophie D'Amours constate que l'université a beaucoup investi dans la mise à jour de bâtiments, les aménagements extérieurs et les équipements sportifs. «On a un beau campus.»
Pour la suite, elle aimerait investir dans les «espaces académiques». Des salles de «pédagogie active» avec des équipements numériques. Des espaces de vie étudiante pour travailler ou étudier en équipe, discuter avec des sofas, des grands écrans. Des lieux pour remplacer les cafétérias.  
(1) Le vote se fait par un collège électoral de 145 personnes: professeurs, étudiants, employés de l'université et quelques membres externes.
Dans la course au rectorat
L'humaniste énergique
Michel Gendron
Le doyen de la faculté d'administration, Michel Gendron, est la carte cachée de cette course au rectorat. 
Il fut à l'époque parmi les premiers à avoir son billet de football. «Quand je me blesse, je saigne en Rouge et Or... Je veux que le Rouge et Or gagne; je veux que l'Université Laval gagne.»
Son style direct, intense et théâtral détonne avec la posture plus réservée de ses adversaires. 
Il se plaît dans le choc des idées et l'action rapide. «Je me nourris de la controverse», prévient-il. 
Dernier à entrer en course, il a bousculé le scénario simpliste d'un duel entre «continuité» (M. Bauce) et changement (Mme D'Amours). 
Il n'a pas cherché d'appuis de prestige aux quatre coins du campus et de la ville. 
Il aura ainsi «toute liberté» de choisir les meilleurs pour la direction, y compris dans les clans Bauce et D'Amours. Il faut du «sang neuf», dit-il.
Il pense que pour rester une grande université, Laval doit faire plus pour attirer des «frappeurs de coups de circuit» en recherche.
Il fut le seul à parler d'une réalité moins glorieuse. 
«Il y a de la grosse misère sur le campus: de la détresse psychologique, des banques alimentaires, de la solitude...» 
Ses phrases essoufflent, jamais assez longues pour les mots, idées et gestes qui s'y bousculent. 
Une telle énergie est stimulante, mais pourrait aussi déranger et faire peur. Michel Gendron le sait. «Je sais aussi être "protocolaire", rassure-t-il.
La leader programmée
Sophie D'Amours
Sophie D'Amours pourrait devenir la première femme rectrice de l'histoire de l'Université Laval. En une heure et demi d'entretien, la professeur de génie mécanique n'a cependant jamais joué cette carte. Ni celle d'être la fille de l'ex-président de Desjardins, Alban D'Amours.
Sauf que la pomme n'est pas tombée loin de l'arbre. La candidate carbure à la coopération et se fait une fierté d'exhiber ses (nombreux) appuis.
«Merci Sophie de ton engagement profond et contagieux envers l'Université Laval, son avenir... ta vision, ton approche humaniste... donneront des ailes à une prochaine génération de talents.»
Je ne doute pas des appuis, mais les mots manquent de spontanéité. 
Mme D'Amours a été la première à annoncer sa candidature et à s'entourer d'une équipe de campagne (et de la future direction) qui «partage ses valeurs». 
Elle fut à seule à venir accompagnée à notre table éditoriale. Elle nous avait apporté ses documents de candidature bien ordonnés avec des couleurs et des pictogrammes.
«J'ai envie, j'ai envie d'être rectrice, j'ai envie de faire des grands projets...». Les ados diraient qu'elle ne se peut plus de vouloir être rectrice de l'Université Laval. 
Mme D'Amours porte un jugement lucide sur les forces et faiblesses de l'Université. A déjà sa «planification stratégique» et a pris les moyens pour mettre en valeur son expertise, ses réseaux et ses talents. 
Elle a su choisir les bons mots. Tout est dit, bien dit, trop dit. Ce n'est pas un défaut de se préparer, de rassembler une bonne équipe et d'avoir un plan étoffé. Au contraire.
Mais j'y vois aussi le calcul. C'est ce qui m'a agacé, je crois.  
Cette impression de première de classe qui a réponse à tout, formatée, «packagée» pour gagner. Une machine parfaite, programmée pour le succès. 
Le cérébral pragmatique
ɉric Bauce
Les CV des trois candidats montrent d'impressionnants réseaux professionnels et une large expérience d'administration et de leadership universitaire. 
De par ses fonctions de vice-recteur depuis 10 ans, Éric Bauce est sans doute le mieux préparé au rectorat. Il est prêt à être efficace au «temps zéro». 
C'est à la fois un atout et un handicap. Il doit convaincre qu'il est le meilleur pour changer ce qu'il a contribué à mettre en place. 
«Une université, ça change tout le temps», philosophe-t-il. 
Le chercheur en foresterie souhaite continuer à la direction, mais ne rêve pas au rectorat pour s'accomplir. Il a pris le temps d'y réfléchir. 
Un cérébral pragmatique, intuitif et méthodique. 
En entrevue au Soleil il y a deux ans, il expliquait adhérer à la «théorie du chaos»: des trains passent et il embarque, parfois «sans en connaître spécifiquement la destination».
Les universités font face à la même menace que les journaux: la concurrence pour transmettre l'information. Une «ubérisation de l'éducation», décrit-il. «N'importe qui s'improvise à donner des diplômes. C'est dangereux pour la qualité des diplômes universitaires.»
Pour la contrer, il propose de fidéliser les anciens étudiants par de la formation permanente. «Garder les diplômes vivants» pour que «les étudiants ne sortent jamais de l'Université Laval».
On sent que ce qu'il avance est le résultat d'une longue analyse et d'une mise en contexte. Il ne fait pas dans les solutions racoleuses ou simplistes. Sans doute parce qu'il sait (mieux que quiconque) qu'une université est un gros navire à faire bouger. 
La grande question de cette campagne: Éric Bauce peut-il incarner le désir de changement ou en sera-t-il la victime?