L'endroit où Marie-Pierre Gagné a été frappée, en août dernier.

Tunnel ou passerelle sur Laurier : mauvaise idée et mauvaise raison

CHRONIQUE / On a tous été ému par l'histoire de cette jeune femme enceinte tuée en traversant le boulevard Laurier alors que son enfant à naître a survécu.
Le maire Régis Labeaume dit en avoir été «bouleversé» et annonce vouloir refaire la traverse piétonne devant le CHUL pour ne plus que ça arrive. 
Il parle d'un tunnel ou d'une passerelle aérienne et en attendant, envisage un garde-fou temporaire sur le terre-plein du boulevard Laurier.
Le maire convient que cet accident fut une exception statistique, mais il a «l'impression qu'il faut quand même poser un geste comme ça. Ne serait-ce que par respect pour la madame et son enfant».
Je trouve que c'est une mauvaise idée et une mauvaise raison. 
Nous avons de l'empathie pour la famille de la jeune femme, et la sécurité des piétons est un objectif louable. 
Les choix d'aménagement d'une ville ne devraient cependant pas être guidés par les bons sentiments ou l'émotion du moment. 
Ces choix doivent s'appuyer sur la «science» et les bonnes pratiques d'urbanisme, éclairées au besoin par une consultation des citoyens. 
La «science» nous dit ici que rien ne justifie de revoir le passage piéton entre le centre commercial Laurier et le CHUL. 
Avant l'accident qui a coûté la vie à Marie-Pierre Gagné en août dernier, la police de Québec n'y rapportait qu'un autre accident depuis le 1er janvier 2013. 
Un automobiliste avait alors omis de s'arrêter au feu rouge et avait heurté (et blessé légèrement) un piéton. Un garde-fou sur le terre-plein comme celui qu'on envisage n'y aurait rien changé. 
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Cette statistique suggère que le passage pour piétons devant le CHUL n'est pas plus dangereux que d'autres. La probabilité est mince qu'une autre voiture y saute le terre-plein et heurte un passant. 
La mise en accusation pour «négligence criminelle» du conducteur de la voiture qui a heurté Mme Gagné est une autre indication que le problème n'est pas le passage pour piétons.
Il sera mis en preuve que le jeune homme était épileptique et a démontré une «insouciance déréglée et téméraire» en conduisant malgré une interdiction formelle de la Société de l'assurance automobile du Québec.
Lors de ces deux accidents, c'est un «facteur» humain qui était en cause et non une mauvaise configuration de la traverse piétonne.
Pourquoi alors cette insistance à vouloir «poser un geste», si ce n'est pour essayer de récupérer l'histoire et en faire une «déclaration» politique.
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Cela dit, des travaux s'imposent sur Laurier. La Ville projette depuis au moins 15 ans de «refaire» ce boulevard, ses trottoirs, son mobilier et, de facto, ses passages piétons.
Le chantier du service rapide par bus (SRB) en sera enfin l'occasion, avec un corridor exclusif prévu au milieu de la chaussée.
C'est un point de départ. Il s'agira pour le reste de faire de bons choix et pour les bonnes raisons.
Un tunnel ou une passerelle aérienne pour traverser Laurier irait à l'encontre des valeurs d'urbanisme contemporain.
Si, comme on le dit, on veut un coeur de Sainte-Foy vivant et animé où il fera bon vivre et circuler, il faut garder les citoyens sur les trottoirs et les places publiques. Pas les enfouir dans un tunnel ou les faire «grimper» sur une passerelle.
Et si c'est la sécurité qu'on recherche, la meilleure façon n'est pas de faire disparaître les piétons, mais, au contraire, de les rendre plus visibles. 
Les automobilistes ralentissent naturellement en présence de piétons, mais accélèrent quand ils trouvent devant eux une «voie d'autoroute» dégagée où ils peuvent se croire seuls au monde.
On en a une belle démonstration entre les centres commerciaux de Sainte-Foy. Il y a tant de piétons qui traversent que les automobilistes n'ont pas le choix. 
Ils avancent lentement et au compte-gouttes, en se promettant sans doute que la prochaine fois, ils iront passer ailleurs. Ce n'est pas le rythme qu'on souhaite pour le boulevard Laurier, mais ça illustre l'impact des piétons sur les comportements.
Un tunnel ou une passerelle compliquerait par ailleurs la traversée pour les personnes âgées ou à mobilité réduite. 
Sans parler du sentiment de sécurité qui n'est pas le même dans un tunnel qu'au niveau du sol, là où tout le monde peut voir ce qui se passe. Autant de raisons pour mettre cette idée de côté.  
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Le maire Labeaume dit avoir obtenu la collaboration de partenaires privés et publics du voisinage (SSQ, Invanhoé Cambridge, Cominar, CHUL) pour chercher des «solutions permanentes» à la traverse du boulevard Laurier.
C'est une bonne nouvelle. 
Mettons cette bonne volonté à contribution pour embellir le boulevard Laurier. Pour offrir des façades commerciales plus invitantes et plus ouvertes sur les trottoirs; pour créer de nouveaux espaces publics, planter des arbres et installer des bancs, aménager des stations confortables pour le SRB, etc.
Ce sera plus utile à la qualité de vie du quartier et de la ville que de gaspiller de l'argent dans des tunnels souterrains ou aériens d'une autre époque.