François Bourque
Le Soleil
François Bourque
L’architecte de l'église St-Louis-de-France, Robert Blatter, venu de Suisse en 1926, a été le premier à incarner le mouvement d’architecture «moderne» à Québec.
L’architecte de l'église St-Louis-de-France, Robert Blatter, venu de Suisse en 1926, a été le premier à incarner le mouvement d’architecture «moderne» à Québec.

Temps durs pour les modernes

CHRONIQUE / L’église St-Louis-de-France de Sainte-Foy semble vouée à disparaître pour faire place à la première maison des aînés de nouvelle génération.

Un beau projet en soi, mais il y a dans cette fuite en avant une sorte d’ironie. L’architecte de cette église, Robert Blatter, venu de Suisse en 1926, a été le premier à incarner le mouvement d’architecture «moderne» à Québec.

Voici que son œuvre moderne se fait tasser par une nouvelle modernité, pressée d’oublier le bâti de l’après guerre. C’est d’autant plus facile que cette église n’a pas de statut légal et n’est pas classée comme bien culturel.

Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit soit sans intérêt. La ville de Québec reconnaît d’ailleurs une «valeur patrimoniale élevée» à cette église.

La Commission d’urbanisme de la ville pourrait théoriquement bloquer le projet si elle estime que l’église a une valeur unique ou joue un rôle particulier et essentiel à la vie du quartier. Ce n’est pas impossible, mais ce n’est pas gagné.

La moitié des églises de Québec ont été construites à cette même époque de l’après grande guerre, lors de l’explosion des banlieues, rappelle Martin Dubois, spécialiste de l’architecture du patrimoine.

C’était l’époque du courant moderne en architecture avec des formes souvent audacieuses, épurées, voire minimalistes. C’est le cas de l’église St-Louis-de-France, mais elle n’est pas la seule.

À l’instar des immeubles civils de l’époque, les églises modernes n’ont pas suscité la même adhésion populaire et la même émotion que des immeubles plus anciens et plus fignolés.

On imagine mal devoir impérativement toutes les conserver. Le défi est de trouver lesquelles méritent de l’être et sur quels critères.

Le ministère de la Culture a participé à la réflexion sur la valeur patrimoniale de l’église St-Louis-de-France.

C’est cependant le ministère de la Santé, promoteur du projet de Maison des aînés, qui a tiré la conclusion fatale : état de vétusté avancé; pas possible d’intégrer l’église au projet ou de la réutiliser, compte tenu des coûts.

C’est toujours l’argument quand on en vient à démolir des immeubles «patrimoniaux». Trop cher et pas la peine. Et comme c’est le ministère de la Santé qui a tranché, la sensibilité au patrimoine devait être assez loin dans la liste des priorités.

C’est désolant que voir ainsi le sort de bâtiments patrimoniaux décidé par une instance publique qui n’en a ni le mandat, ni les compétences.

J’ai demandé au ministère de la Culture de me transmettre copie de son analyse sur la valeur patrimoniale de l’église. Je n’ai pas eu de retour.

Faut-il conserver à tout prix l’église St-Louis-de-France et essayer de l’intégrer au projet immobilier du gouvernement (ou à un autre)?

C’est ce que souhaite M. Dubois et d’autres groupes de citoyens dont Action Patrimoine. Et sans doute bien des paroissiens aussi.

Je connais l’église St-Louis-de-France pour passer devant tous les jours depuis plus de 25 ans. C’est l’église de mon quartier, même si je n’y suis entré que rarement.

J’aurais du mal à argumenter qu’elle joue un rôle essentiel dans la vie de mon quartier. Pas pour moi du moins. Pas autant que le parc, la patinoire l’hiver, l’école ou les commerces en haut de la côte : l’épicerie, la boulangerie, la pharmacie, le dépanneur, le resto asiatique Chanda et le Ashton pour ceux qui préfèrent.

Mais je reconnais la forme unique de cette église octogonale. Sa belle façade carrée de briques bleues, serties de fleurs de lys dorées, ses trois croix et ses portes couleur cuivre.

Sa disposition intérieure qui rapproche le célébrant des fidèles, comme le voulait le renouveau liturgique de l’époque. Cette église sans faste ostentatoire est une œuvre d’art.

Sa localisation au milieu d’une côte de quartier et son clocher minimal qu’on pourrait confondre avec un pylône électrique ne lui donnent cependant pas une place prépondérante dans le paysage. Pas comme l’église St-Sacrement par exemple, qui vient d’être sauvée in extremis.

À la limite, on pourrait presque passer devant St-Louis-de-France sans la voir, mais on ne voudrait pas décider du sort d’un immeuble sur cette seule base.

L’architecte de l'église St-Louis-de-France, Robert Blatter, venu de Suisse en 1926, a été le premier à incarner le mouvement d’architecture «moderne» à Québec.

Ce qui fait l’intérêt de cette église, c’est aussi celui qui l’a dessinée. Son nom vous est probablement inconnu, mais Robert Blatter a marqué de façon décisive le paysage de Québec par ses oeuvres et collaborations.

La Commission d’urbanisme de la ville pourrait y être plus sensible que le ministère de la Culture.

On doit à Robert Blatter le vieux Colisée, le CHUL, l’hôpital St-François D’Assise, la maison des Soeurs de la Charité à Beauport, l’immeuble de la Solidarité sur Grande Allée, l’ancien cinéma Pigalle rue St-Joseph, l’hôpital de Sainte-Anne-de-Beaupré, le cinéma Cartier à Rimouski, etc.

On lui doit aussi plus d’une dizaine de maisons de style international à Québec dont l’élégante maison blanche de Kerhulu, sur le Chemin St-Louis, face au IGA. Certaines de ces maisons ont été démolies.

L’annonce de la disparition de l’église St-Louis de France a été suivie quelques jours plus tard par le début des travaux de démolition du Centre Jean-Marie Roy, sur le campus de St-Augustin.

Cette ancien pavillon d’enseignement du Séminaire St-Augustin, devenu ensuite centre culturel, portait le nom de son concepteur, grand architecte lui aussi du courant moderne de Québec.

Outre les bâtiments du Campus souvent primés pour leurs mérites architecturaux, on doit à M. Roy l’ancienne église St-Denys, devenue la bibliothèque Monique-Corriveau.

La démolition du Centre Jean-Marie Roy était à l’agenda depuis quelques années, la ville de St-Augustin ayant épuisé ses ressources pour le garder en vie.

Pas une surprise donc. Et le Colisée qui tombera plus tard cette année. Certes, il n’a plus la même valeur patrimoniale depuis qu’il a été «défiguré» par les rénovations de 1980.

N’empêche que les temps sont durs pour les symboles de l’architecture moderne, période mal aimée de notre patrimoine bâti.

Cette époque a pourtant contribué à façonner la ville au même titre que les autres. Pour le meilleur parfois, mais aussi pour le pire diront les citoyens qui continuent de détester ses témoins les plus percutants : les édifices G et H de la Colline parlementaire.

Va-t-on se mettre à déboulonner les immeubles et traces qui détonnent comme on déboulonne les statues de dictateurs? Ou de chefs d’état racistes ou soupçonnés de l’avoir été quand on les juge avec les critères d’aujourd’hui plutôt qu’avec ceux de leur époque.

Effacer le patrimoine, c’est comme effacer l’histoire. Pas une bonne idée.