Peut-être le besoin de montrer et de voir fait-il partie du processus de deuil collectif, comme les proches d'un défunt ont parfois besoin de voir le corps pour tourner la page, se questionne notre chroniqueur.

Sur les lieux de l'incendie

CHRONIQUE / Je ne me souviens pas comment ni à quelle heure la nouvelle de l'incendie s'était rendue à nous en cette époque d'avant les Internet et info en continu.
L'église du vieux village Notre-Dame-de-Foy brûlait encore à notre arrivée ce dimanche matin-là.
Dans le journal du lendemain, le curé Alfred Berthiaume s'était dit «traumatisé par l'épreuve» qui frappait la «communauté paroissiale».
L'article rapportait des témoignages de solidarité et d'espoir : «Ce sera l'occasion de se serrer les coudes.» La seule véritable question était de savoir si l'église pourrait être reconstruite.
J'ai souvent revu depuis les photos spectaculaires du feu embrasant la nuit de ce 12 juin 1977, semant chez les fidèles consternation et désarroi.
Mais rien comme l'incendie de la nuit de dimanche à la mosquée, dont l'ombre a balayé toute la planète. 
Il y avait cette fois des morts, des blessés, des millions de musulmans, chrétiens et athées de toutes religions ébranlés et cherchant à se serrer les coudes. 
«Imagine all the people, living life in peace», invite depuis quelques jours une affiche plantée dans la neige sur le parvis de l'ancienne église, face à la mosquée.
C'était la fin de l'avant-midi mercredi. La flamme vacillante de quelques lampions avait survécu à la nuit. Il flottait sur la place une odeur de cire et de désolation. Un vent glacial froissait les cellophanes autour des bouquets de fleurs gelées.
Il y a dans ces lieux de commémoration spontanée une émotion touchante qui vaut bien des cérémonies officielles.
J'ai eu un sentiment plus partagé en traversant la rue où on ouvrait pour la première fois les portes de la mosquée depuis la tragédie.
J'y suis entré, un peu hésitant d'abord. J'ai vite compris que ce n'était pas la peine de retirer mes bottes comme je l'aurais fait un autre jour. À quoi bon. 
On retire ses bottes pour entrer à la mosquée; pas pour ausculter une scène de crime. 
Un décor surréaliste. 
Le trou des balles dans le plâtre; les coulées de sang séché sur les murs et les vitres; le tapis maquillé de flaques rouge-noir. L'ombre de la mort au pied des colonnes du temple. 
Devant chaque colonne, une caméra de journaliste à l'affût de témoins, d'exégètes du drame et des larmes qui pouvaient encore rester. 
Face au mur, au fond de la pièce, un homme en prière agenouillé sous l'horloge qui marquait midi.
En me retournant, j'ai vu deux hommes secoués de sanglots, marchant enlacés vers la sortie où attendaient d'autres lentilles.   
Le lieu de prière livré en pâture au regard public. 
J'en étais mal à l'aise, mais j'y participais moi aussi. 
Peut-être le besoin de montrer et de voir fait-il partie du processus de deuil collectif, comme les proches d'un défunt ont parfois besoin de voir le corps pour tourner la page. 
Sur le parterre près des ruines de l'église incendiée, une oeuvre, magnifique, de l'artiste Danielle April : La spirale du temps.
Trois anneaux stylisés à la mémoire des 37 familles souches qui ont façonné à travers les siècles la paroisse Notre-Dame-de-Foy. On y lit des noms familiers : Légaré, Blais, Routier, Hamel, Myrand, Mainguy, Pouliot, Cantin, etc.
Lorsque désormais nos regards traverseront la rue, on pensera à la spirale du temps interrompue brutalement pour ces autres familles souches aux noms moins familiers, Hassadane, Belkacemi, Thabti, Barry ou Soufiane, qui façonnent le village global qu'est devenu Notre-Dame-de-Foy.