François Bourque
Le Soleil
François Bourque
L’idée du décor de Québec comme «mobile» a circulé.
L’idée du décor de Québec comme «mobile» a circulé.

Risque zéro: la société dont on ne voudrait pas

CHRONIQUE / Il y a deux choses que je ne veux pas faire ici.

La première : banaliser la gravité du crime, la peine et le traumatisme des proches et le choc pour la ville et ses citoyens. Particulièrement dans ce quartier du Vieux-Québec éprouvé plus que d’autres par la pandémie.

La vie de la ville (et bien au-delà) a été profondément perturbée par le caractère sauvage, théâtral et incompréhensible de ce crime. «La cité est devenue impersonnelle», a jeté le maire Labeaume, encore ébranlé, à l’ouverture du Conseil municipal lundi soir.

L’ampleur du choc ne doit cependant pas faire perdre de vue qu’il s’agissait d’un geste isolé, sans motivation raciale, religieuse ou politique. Du moins, pas qu’on le sache.

Ça ne rend pas la douleur moins lourde, mais c’est, d’une certaine façon, rassurant. L’événement va marquer la mémoire collective, mais ne soulève pas de doute sur la sécurité de cette ville et le plaisir d’y vivre.

Ç’aurait été différent si on parlait de gangs de rue qui frapperaient au hasard et rendraient un quartier impraticable.

La seconde chose que je ne veux pas faire, c’est de minimiser l’importance des enjeux de santé mentale et le devoir d’y consacrer toutes les ressources publiques nécessaires.

Le sujet a été négligé. Il presse d’y revenir, tout en évitant de stigmatiser les victimes de la maladie en les associant systématiquement à un risque de violence.

Les premiers témoignages publics, dont celui du maire de Québec, étaient chargés d’empathie et de bonnes intentions, mais ont ouvert la porte, sans le vouloir, à cette association.

Des personnes souffrant de problèmes de santé mentale peuvent, exceptionnellement, devenir dangereuses. Pour autrui et pour elles-mêmes.

Une médication qui ne fonctionne plus, l’oubli de la prendre, une combinaison d’alcool ou de drogue, un élément déclencheur qui met le feu : une séparation, un emploi perdu, etc.

Mais c’est vrai de d’autres personnes et c’est là que je veux en venir.

Des citoyens de toute provenance, de tout statut social et de tout état de santé peuvent aussi devenir dangereux, exceptionnellement.

Rien dans leurs trajectoires n’annonçait un drame à venir, mais tout à coup (ou petit à petit) leur vie se dérègle sans qu’elles sachent le reconnaître et recevoir l’aide dont elles auraient besoin.

On s’en émeut quand on en a connaissance, davantage quand le crime est spectaculaire, comme si cela alourdissait la peine.

Chaque drame humain ramène le même réflexe : plus jamais. On voudrait que ça n’arrive plus jamais et on se demande chaque fois quoi faire pour que ça n’arrive plus.

Infanticides; suicides; crimes racistes; violences familiales; agressions sexuelles; négligences graves; morts de l’alcool au volant; dérapages policiers ou policiers morts en devoir; maltraitances dans les hôpitaux ou services publics; récidives «prévisibles» (ou pas) d’ex-condamnés; ratés de la DPJ, etc. Aujourd’hui, cette rage meurtrière dans les rues du Vieux-Québec.

On se dit chaque fois «plus jamais» et on se tourne vers les pouvoirs publics pour demander plus d’argent, plus de vigilance, plus de volonté politique et parfois des lois et critères plus sévères.

Le Ministre délégué à la Santé et aux services sociaux, Lionel Carmant a annoncé lundi l’ajout de 100 M $ en santé mentale. Une annonce bien accueillie dans le contexte.

M. Carmant dit croire que rien ne pouvait empêcher le drame de samedi soir à Québec. Il est vrai que cette tuerie, comme celles de Dawson, de Polytechnique, du Parlement et d’autres ont été des «événements isolés» et avaient un caractère «imprévisible».

Encore que j’hésiterais à être aussi catégorique sur le caractère imprévisible. Nous en savons très peu encore sur les motivations et signaux qu’aurait pu envoyer l’auteur du crime de samedi.

«Le mieux que l’on puisse faire est d’améliorer l’accès aux soins pour tous», dit le ministre Carmant. C’est un bon début, mais je relèverais la barre.

M. Labeaume propose de se demander tous, ce qu’on pourrait faire pour aider. Bonne idée. Il invite aussi à un «débat national» sur la santé mentale. C’est aussi une bonne idée.

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Ces événements, je ne crois pas qu’on puisse les éviter à 100 %», analyse avec sagesse le ministre Carmant. Il est inutile en effet de s’en faire accroire.

Le risque zéro n’existe pas pour les drames humains. Comme il n’existe pas pour les catastrophes environnementales, les accidents de la route, etc.

Tous les efforts n’empêcheront pas que ça puisse arriver encore. Au mieux, on peut viser à ce que ça arrive le moins possible en suivant des principes de prudence et de précaution.

Mais une partie nous échappera toujours.

Non seulement le risque zéro n’existe pas, mais existerait-il, qu’on n’en voudrait pas. La vie deviendrait invivable.

Jamais de réhabilitation possible pour ceux qui ont erré. Internement automatique et définitif pour quiconque a eu un problème de santé mentale. Enfants retirés à jamais de leur famille au premier manquement d’un parent.

Prison à vie pour l’alcool au volant. Fouilles corporelles et filatures dès qu’on met le pied dans un espace public, une école, une clinique ou un commerce. Système de dénonciation pour tout comportement atypique ou perçu comme tel. Suivi électronique de chaque citoyen pour l’aviser d’un danger autour.

Le risque zéro, c’est un policier à chaque coin de rue, une caméra à chaque poteau, une limite de vitesse à 10 km/h dans toutes les rues; c’est un barrage gonflé pour résister à une crue qui arrive une fois par million d’années là où une capacité pour une crue 100 ans suffirait.

Le risque zéro, c’est une vie sans vie privée qu’on n’a pas les moyens de se payer et dont on ne voudrait surtout pas.

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Québec a-t-elle été ciblée à cause de sa beauté et de ses vieux murs datant du régime anglais, mais qui peuvent évoquer l’époque médiévale? À ce crime révoltant, faudra-t-il ajouter un péché d’anachronisme?

Ce décor unique pourrait avoir participé pleinement au délire d’un faux samouraï, suggère le maire Labeaume.

Comme nous, il cherche à comprendre pourquoi l’auteur du crime, qui habite les basses Laurentides, a choisi Québec.

L’idée du décor de Québec comme «mobile» a circulé. Des médias ont vu un lien entre ce faux chevalier en costume médiéval et une vidéo promotionnelle de Ubisoft en marge de la série «Assassin’s Creed».

Produite en 2013, la vidéo de 58 secondes montre le personnage Adewale (héros du jeu) sur des toits de Québec pendant la nuit, dont une scène au Château Frontenac, là où la cavalcade meurtrière de samedi a commencé.

Une coÏncidence un peu troublante, on peut en convenir.

Le document visait à saluer le travail des artisans de Ubisoft à Québec. Une sorte de clin d’oeil ou de signature de prestige pour le supplément «Freedom Cry» conçu à Québec pour le jeu «Black Flag» (créé à Montréal). L’action se déroule dans les deux cas dans le décor des Caraïbes.

La vidéo promotionnelle ne fait pas partie du jeu et il n’est pas possible d’y faire évoluer le héros dans les rues de Québec, ni d’y trucider des passants virtuels.

Voilà qui enlève à la vraisemblance de la thèse du «copycat».

Contrairement à d’autres jeux vidéos, Assassins’s Creed ne valorise pas l’assassinat gratuit de personnes innocentes. Le joueur est même pénalisé dans sa progression si d’aventure il en tue. On ne vise que des méchants.

Une mince consolation morale peut-être, pour un concept de jeu violent. Mais cela enlève aussi à l’hypothèse d’une tuerie inspirée par le jeu. Encore qu’on ne sait pas ce qui a pu se dérégler dans la tête de l’auteur de la tuerie.

***

Mea culpa.

Des lecteurs, dont mon respecté ex-collègue Maurice Dumas, ont noté que j’avais erré dans ma chronique de samedi en indiquant que les Nordiques étaient dans les bas fonds du classement au moment de leur départ en 1995.

Ils font valoir, avec raison, que les Nordiques avaient terminé au deuxième rang du classement général cette année-là.

Désolé. Ma mémoire m’a joué des tours. Les Nordiques ont été dans le bas du classement en 1986-1987, 1987-1988, 1988-1989, 1989-1990, 1990-1991, 1991-1992 et 1993-1994. Mais pas en 1994-1995. Voilà. J’espère que mon crime de lèse-Nordiques est réparé.