Il n’est pas sûr d’avoir le bon profil pour la politique, mais Dominique Brown ne ferme pas la porte à la mairie de Québec.

Québec selon Dominique Brown

CHRONIQUE / S’il se présente un jour à la mairie, ses adversaires devront se lever de bonne heure. Lui était debout depuis 2h du matin, au jour pluvieux de notre rencontre. Cette routine lui permet de s’entraîner et de commencer à réfléchir avant tout le monde.

T-shirt et casquette, sourire engageant, ce «X» de 41 ans, père de cinq enfants, est une des histoires à succès de Québec. 

Natif de Cap-Rouge, il a «toujours été très amoureux» de Québec qu’il ne quittera jamais, dit-il, même si la logique des affaires aurait pu le mener ailleurs.

Le nom de Dominique Brown surgit chaque fois qu’on s’intéresse aux éventuels successeurs à la mairie de Québec.

«C’est extrêmement flatteur», dit-il. Il ne dit pas non. Je me suis assuré que j’avais bien compris : il ne ferme pas la porte. 

Régis Labeaume fut le premier à l’envisager. Le futur maire de Québec, prenait-il plaisir à dire en le présentant.

M. Brown dirigeait alors Beenox, une des entreprises de Saint-Roch ayant contribué à mettre Québec sur la carte du jeu vidéo. 

L’essor de Chocolats Favoris et son rôle de dragon à la télé ont depuis ajouté à sa notoriété.

Un parti provincial l’avait approché à l’époque. Il ne veut pas dire lequel. C’est la seule question qu’il déclinera en une heure et demie d’entretien. Depuis, pas d’autres demandes.

Il trouve «admirable» le travail de tous les élus, mais croit que «le municipal [lui] ressemble plus». «J’aime être dans l’action; voir des résultats immédiats.»

«Il y a des gens plus qualifiés que moi», perçoit-il. «Je ne sais pas si j’ai la bonne personnalité. Je suis excessivement émotif.» Qu’il se rassure, on en a vu d’autres.

On sent qu’il a déjà réfléchi à tout ça. Il a conversé en privé avec plusieurs premiers ministres. Il sait «les implications» et ce que ce métier demande de «don de soi». «L’humain ne l’a pas facile; la famille écope beaucoup.»

Davantage encore pour un «intense, à la limite trop intense», comme il sait l’être. «Je suis excessivement focus. Si j’ai une idée, je ne lâche pas le morceau. Je vais finir par y arriver.»

Sauf que Dominique Brown a l’habitude de «mener un projet à la fois». La politique exige d’être sur tous les fronts en même temps.

«Je prends tout personnel», prévient-il. «Si on parle en mal de Chocolats Favoris, on parle en mal de moi. Si un client n’est pas satisfait, ça vient me chercher. J’ai de la misère à décrocher.»

«Si tu es maire, comment tu fais pour décrocher?» s’inquiète-t-il. 

Il se sent une responsabilité envers ses 1500 employés et les clients. «Ça m’oblige au succès.»

«Quand tu es maire ou premier ministre, c’est pire. Tu as un mandat de toute la population. Tu dois livrer.»

Il faut faire de la politique «pour les bonnes raisons. Avoir la conviction que c’est la bonne chose pour les citoyens. Être convaincu qu’on peut apporter quelque chose et que la ville va en sortir grandie».

Dominique Brown a signé ce printemps avec d’autres acteurs publics une lettre d’appui au projet de transport structurant. «Ça fait partie du futur de Québec. On a besoin de ça.»

Mais il ne prend pas l’autobus. «Trop compliqué», explique-t-il. Il habite Montcalm, travaille dans le parc Armand-Viau, a «beaucoup de lifts» à donner à ses cinq enfants (1 an 1/2 à 15 ans). 

Il se dit «très casanier, très routinier». Sort peu et va peu au resto. Un contrepoids à sa «job extrême».

Québec est une «belle grosseur de ville», évalue-t-il, avec une «bonne balance» entre qualités de vie professionnelle et personnelle. 

Lui qui vise à doubler chaque année les affaires de son entreprise, il ne pense pas qu’une ville doive avoir un «objectif de croissance». «Si on fait bien le travail, la croissance suivra.»

«Le premier indicateur de performance d’une ville doit être la qualité de vie», croit M. Brown. 

Celle de Québec tient à la «facilité de déplacement», à «l’accès à la nature et à la facilité de sortir de la ville. L’accès au fleuve est une grande richesse». 

Quand il va courir sur la promenade Samuel-De Champlain, il mesure la différence avec Montréal où les berges sont encombrées.

Il ne changerait «rien de radical» à ce qu’est Québec, mais pense que la ville peut faire plus.

Il imagine des quartiers avec chacun sa «personnalité» et un «thème très fort». Il y a trop de quartiers «sans personnalité avec des maisons en rangée et pas d’arbres», déplore-t-il.

Il aime Montcalm. La proximité des gens qui marchent, se parlent d’une galerie à l’autre, courent vers les Plaines. 

Mais le «Montcalm, quartier des arts, je ne le sens pas». Il rêve à plus fou. Il imagine des toits-jardins communautaires reliés par des passerelles aériennes et dont la production serait vendue rue Cartier. «Ce serait super.»

Il aime l’idée du «chaos organisé». «Quand on laisse le monde lousse, on peut créer de bonnes choses. Il faut laisser libre-cours à l’artiste.»

Au début des années 2010, il avait planché à la demande de la Ville sur un projet de «technoculture» dans Saint-Roch. 

Robert Lepage lui avait fait remarquer qu’au «centre de tout quartier, il y a toujours un bar». 

Brown voyait le sien au jardin de Saint-Roch. Une place publique en fait, avec des terrasses et des «food trucks» comme «lieu de maillage» pour les technos du quartier. 

Il imaginait autour de grands écrans aux façades des immeubles pour y projeter des créations artistiques locales. 

Plusieurs y avaient vu un Times Square, mais il lui rejetait ce modèle qu’il trouvait trop commercial. 

Le projet n’a pas eu de suite. Il ignore pourquoi. Peut-être les coûts, suggère-t-il. «J’ai trouvé ça dommage», mais il refuse de faire son «gérant d’estrade».

Il ne peut dire si le projet aurait la «même adhésion aujourd’hui».

La réalité est que cette vision de place animée s’est concrétisée de l’autre côté de Charest, rue du Parvis. Les écrans en moins. 

«Les politiciens qui m’intéressent ont une vision», dit-il. «Quand tu ne sais pas où tu vas, tous les chemins y mènent.» Il cite de mémoire. 

Ce devait être Henry Kissinger, ex-secrétaire d’État américain : Quand on ne sait pas où l’on va, tous les chemins mènent nulle part.

«Le rôle le plus important c’est de dire où on s’en va.» Être une «locomotive» et avoir la «force de garder le cap». 

Il admire pour cela le maire Labeaume. «Il a très, très bien fait. Il a dit : “Je veux aller par là”. Il nous a mis sur la carte.» Impossible d’ignorer Québec, sinon, «le maire va vous attendre dans le détour».

Mais il ne suffit pas d’une vision. «Bien communiquer est aussi important.» Expliquer le pourquoi des décisions pour aller «chercher l’adhésion», car «jamais personne ne réussit tout seul». 

«La pire affaire, c’est le surplace. C’est mieux d’essayer quelque chose.» Au risque de déplaire.

Il vit bien avec l’adversité dans un contexte d’affaires. «C’est moi qui vais subir les conséquences», mais le «vivre publiquement», il est moins sûr. 

«Tout ce que tu fais, tes erreurs sont scrutées, tu te fais mal quotidiennement, à la radio, dans les journaux, dans ta famille.»

Tu ne fais pas de politique «pour le salaire», a-t-il compris. «Il faut être investi d’une mission personnelle.»

«Personne n’est mieux placé que les élus pour bien comprendre les enjeux», perçoit-il. «Je leur fais confiance. Je suis peut-être naïf.»

Je l’ai laissé dire, mais ma confiance a été ébranlée par plusieurs grands projets ces dernières années. Vous savez lesquels. 

Dominique Brown ne «carbure pas» au concept «d’amélioration continue» et estime ne «pas être très bon dans les opérations». 

«Les gens s’occupent du présent; moi, je m’occupe du futur.» Il s’assure de donner à ses collaborateurs «des outils pour réussir». 

L’histoire a fait grand bruit cet hiver lorsqu’il a pris place au comptoir d’un de ses commerces pour remplacer un employé manquant. Il vit lui aussi la rareté de la main-d’œuvre. 

Il est plus difficile de faire venir des employés de Montréal que de l’étranger, a-t-il constaté. 

Il prévoit que Québec aura besoin de plus d’immigrants et trouve qu’on «envoie des drôles de messages». Celui de la CAQ en campagne électorale et celui des ratés administratifs.

Il raconte avoir recruté cet hiver une spécialiste française du commerce électronique déjà installée à Québec. Elle a quitté son emploi pour accepter celui chez Chocolats Favoris.

Les formalités pour changer le permis de travail devaient prendre deux semaines. Il en a fallu douze, pendant lesquelles il était interdit de l’employer. On a fini par la renvoyer en France. «Un drame humain», dit-il. «Elle avait une vie ici.»

Les immigrants viennent peu à Québec parce qu’il y a peu d’immigrants et il y a peu d’immigrants parce qu’ils viennent peu, note-t-il.

Comme la vieille pub de saucisses : plus de gens en mangent parce que plus fraîches; plus fraîches parce que plus de gens en mangent. 

Il faut mieux accueillir les immigrants et leurs familles. Les aider à se bâtir un «nouveau réseau social», croit-il.

Le siège social de Chocolats Favoris (100-120 employés) reflète l’homogénéité de Québec. 

Une «faiblesse» qui freine les progrès en Ontario et au Canada, note le patron. Manque d’anglais et de diversité culturelle.

«Tout le monde mange du chocolat et de la crème glacée, mais pas de la même façon.» Et pas le même jour. 

Au Québec, c’est beaucoup à Pâques et à Noël, mais moins ailleurs. Il faut une sensibilité culturelle pour adapter les modèles d’affaires.

Il pose lui-même la question : «Quelle est la meilleure façon de contribuer à la ville?» puis y répond. «Je contribue économiquement.»

Il a doté la ville d’un nouveau siège social et ses 46 chocolateries «redonnent à la communauté». «C’est important d’avoir un impact social», croit-il. 

C’est quoi le plan? C’est quoi l’après Beenox et Chocolats Favoris, lui demande-t-on à chaque entrevue. 

Il sait qu’il y aura un après Chocolats Favoris, mais n’est pas pressé. «J’ai encore à donner.» Pour la suite, «je n’ai pas de plan de vie».

Si lui n’en a pas, d’autres pourraient vouloir lui en trouver un.