Le projet d'un siège social d'Amazon est trop gros pour Québec avec 50 000 postes à pourvoir, huit millions de pieds carrés à construire, des exigences en liaisons aériennes directes et en desserte par transport collectif de masse, etc. 

Québec n'avait rien à gagner d'Amazon

CHRONIQUE / Plusieurs se sont étonnés que le maire Labeaume ferme la porte aussi brutalement au projet de siège social d'Amazon, lui pour qui la planète n'est souvent pas assez grande pour loger toutes les ambitions.
Pendant que partout en Amérique du Nord des villes se sont mises à saliver à l'idée d'accueillir les 5 milliards $ d'investissements et 50 000 «nouveaux emplois» d'Amazon, le maire de Québec a été tranchant :
«On ne veut pas qu'Amazon vienne en ville. On n'est pas intéressés», dit-il, suggérant que Québec n'a pas besoin d'Amazon avec un taux de chômage aussi bas.
Et si le maire qui avait raison ? Beaucoup de dirigeants d'entreprises ont d'ailleurs applaudi sa décision et la question mérite d'être posée : 
Qu'est-ce que Québec, qui jouit du plein emploi, aurait tant à gagner à la venue d'un géant qui va siphonner l'expertise des entreprises locales pour envoyer ensuite ses profits à l'étranger ?
Les entreprises de haute technologie n'en seraient pas les seules victimes. On pense aussi à toutes les entreprises locales, assureurs, commerces de détail, manufacturiers, etc., qui peinent à trouver des ressources humaines pour prendre le virage numérique.
Offrir des subventions, avantages fiscaux, facilités d'infrastructures, etc., pour attirer des Amazon ou Ubisoft dont les profits et la valeur ajoutée sont exportés, est un bien mauvais calcul de société. 
«C'est comme si nous avions une mine d'or et qu'on payait une entreprise étrangère pour venir l'exploiter en lui disant : on va te fournir les mineurs, ils vont te sortir l'or et tu vas pouvoir partir avec. C'est doublement imbécile», dénonce Louis Têtu, PDG de Coveo. 
«Quand tu exportes ta valeur ajoutée, tu t'appauvris», plaide-t-il. 
Le PDG d'Optel, Lousi Roy, n'en pense pas moins : «Encourager les firmes comme Google et Amazon, venez, venez, venez, c'est comme baisser nos culottes et leur dire : allez-y, gênez-vous pas. Ces compagnies-là, c'est clair, elles déclarent pas leurs profits ici».
Dans le cas du récent projet d'Amazon, Louis Têtu s'interroge aussi sur le concept des deux sièges sociaux, un à Seattle et l'autre dans une ville à choisir.
Y aura-t-il vraiment un centre décisionnel à deux têtes, ou n'est pas un moyen de réduire les coûts de production en mettant les villes en concurrence? 
Il y a derrière ces questions sur le projet Amazon, une réflexion sérieuse à mener sur le type d'économie et d'entreprises qui méritent d'être soutenues par les pouvoirs publics. Ça ne se limite pas qu'aux nouvelles technologies. 
Ça parait bien d'annoncer la venue d'IKEA à Québec et ça fait plaisir à des consommateurs. Mais est-ce vraiment un bon calcul collectif de payer des routes et infrastructures d'accueil pour concurrencer des marchands locaux? Sans parler de la fuite des profits et du modèle d'aménagement urbain qui va à l'encontre des valeurs de mobilité durable.
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Dans le débat des derniers jours sur Amazon, un (autre) détail a semblé échapper à plusieurs.
Bien que les propos du maire pouvaient suggérer le contraire, Québec n'a jamais eu à choisir d'entrer ou pas dans la course à Amazon. 
Elle en fut écartée d'office, car il était impossible à Québec de répondre aux critères de l'appel d'offres.
Amazon vise une ville de plus de 1 million de personnes, a rappelé le Washington Post dans une analyse où «Quebec City» est spécifiquement écartée pour ce motif.
L'évidence crève les yeux : ce projet était trop gros pour Québec avec 50 000 postes à pourvoir, 8 millions de pi2 à construire, des exigences en liaisons aériennes directes et en desserte par transport collectif de masse, etc. 
C'est comme si Québec avait songé à être candidate à des Jeux olympiques d'été, ce qui serait complètement disproportionné pour la taille de la ville. Sur la base de critères de logistique, des Jeux d'hiver pourraient au contraire être envisageables.
«Il faut rêver et avoir de grandes ambitions, mais il faut être capable de livrer», rappelle Line Lagacé, vice-présidente Croissance des entreprises et prospection des investissements étrangers, chez Québec International.
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Québec risquait de perdre son temps dans une course à Amazon perdue d'avance face à de grandes métropoles capables de surenchérir à grands coups de subventions, congés fiscaux et autres avantages. 
Et aurions-nous réussi à intéresser Amazon que la pression sur l'emploi, le logement et le transport auraient été intenables. 
Amazon aurait vidé les entreprises de haute technologie de Québec et empêché d'autres de se développer; forcé peut-être des dézonages agricoles, fait flamber les salaires et les prix de l'immobilier, etc.
Amazon exige par exemple la disponibilité rapide de 500 000 pi2 (la moitié d'un édifice G), ce qui n'est pas énorme, mais à terme, cherche un terrain vacant de 4 300 000 pi2 pouvant loger 8 000 000 pi2 de bureaux. 
«Il faudrait créer une ville pour eux autres », observe Martin DeRico, spécialiste des marchés immobiliers à Québec. «C'est l'équivalent de 6 fois le campus Desjardins de Lévis», évalue-t-il. L'impact sur le prix des logements et des bungalows aurait été important, croit-il.
Le seul terrain industriel de cette taille encore disponible est situé le long de l'autoroute 40 dans le parc industriel François-Leclerc, à St-Augustin, selon les données de Québec International.
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Accueillir un siège social d'Amazon est le genre de projet qui peut donner l'impression de mettre une ville «sur la map» des grands joueurs mondiaux de la techno. Les retombées économiques évoquées par Amazon (5 milliards $ en 15-17 ans) semblent astronomiques, mais il faut voir ce qu'une collectivité en situation de plein emploi aurait vraiment à y gagner. 
Il est probable que pour Québec, il en aurait résulté plus de dommages et de préjudices que de valeur ajoutée, croit Mme Lagacé de Québec International, qui verrait d'un bon oeil que Montréal obtienne le siège social d'Amazon. Québec pourrait alors «se positionner» et se trouver un rôle complémentaire. C'est à voir. 
Ces derniers jours, plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Toronto, Vancouver, Calgary, Halifax et Ottawa ont exprimé de l'intérêt pour le siège d'Amazon. 
Sans parler des maires de Lévis et de St-Anselme et du candidat de Québec 21, Jean-François Gosselin, qui a même enregistré une vidéo à l'intention du fondateur d'Amazon: «We want you and your employees to come to Quebec City».
Il y a décidément des élus et candidats débranchés de la réalité du projet d'Amazon. Ou prêts à tout pour faire un peu de millage politique.