Si Airbnb ressemblait davantage à un partage de logements permettant de vivre «chez l'habitant» à un prix abordable, on pourrait s'en réjouir plutôt que s'en inquiéter.

Pourquoi se battre contre Airbnb?

CHRONIQUE / Il y a quelque chose de sympathique dans l'idée de partager son logement ou le louer à des visiteurs pendant son absence.
Ces logements ajoutent à la diversité de l'offre et permettent de vivre «chez l'habitant» à un prix abordable.
Il peut en résulter des échanges enrichissants pour les visiteurs et pour les locaux qui leur ouvrent leur porte.
C'est cette vision romantique d'Airbnb qu'Antoine Paquin, résident du Vieux-Québec et restaurateur dans Saint-Roch, a plaidé auprès de moi.
Il avait des souvenirs de voyage à partager; sa première expérience à Cracovie en 2014 dans une maison dont la famille avait été dépossédée pendant l'occupation russe.
L'an dernier, lorsqu'il est revenu habiter au centre-ville, Antoine a offert sa maison «écologique» sur Airbnb. L'ayant bâtie de ses mains, il ne se résignait pas à s'en départir et retourne y loger à l'occasion.
Il y accueille souvent ses visiteurs, leur raconte la maison, propose des sorties hors des adresses touristiques officielles.
Il garde ses factures, déclare ses revenus et paye ses taxes, dit-il.
Il voudrait que cesse «l'approche de confrontation» avec Airbnb qu'il voit comme une occasion de visibilité et d'attirer des visiteurs qui ne viendraient pas autrement, ne pouvant se payer un hôtel à 300 $.
Il m'a presque convaincu.
En fait, il m'a convaincu que si l'Airbnb était toujours pratiqué comme il le décrit, il faudrait s'en réjouir plutôt que s'en inquiéter.
Mais la réalité est tout autre. Airbnb est une machine, souvent au service de promoteurs, de gros propriétaires ou de petits délinquants.
«C'est le Far West», dit constater Jean Rousseau, ex-président du Comité des citoyens du Vieux-Québec et candidat de Démocratie Québec à l'élection de novembre.
«Le mythe d'être chez l'habitant ne tient plus. L'esprit de partage disparaît. Airbnb est devenu un système organisé d'offres de chambres», décrit-il.
Depuis novembre 2016, le nombre d'Airbnb dans le Vieux-Québec a bondi de 98 %, passant de 156 unités à 310; au total de la ville, la hausse est de 62 % (2297 unités au lieu de 1414).
On y trouve des chambres à partir de 12 $ la nuit et des logements ou maisons jusqu'à 1000 $.
Inquiète de la tendance, la Ville vient d'imposer un moratoire sur les permis d'hébergement touristique dans le Vieux-Québec.
L'intention est bonne, mais l'effet risque d'être limité, le problème venant de ceux qui opèrent sans permis.
Il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de coincer les délinquants. Il n'y a pas d'adresses précises sur le site d'Airbnb et plusieurs utilisent des prénoms, des pseudonymes ou des intermédiaires.
Depuis 2013, la Ville n'a émis qu'une quarantaine d'avis d'infraction pour non-respect du zonage touristique.
Elle explique que la preuve est difficile à faire avec les règles actuelles.
Sans doute, mais je crois aussi que la Ville n'y a pas mis encore toutes les ressources et la volonté nécessaires.
Sans compter qu'une première amende à 300 $ (personne physique) ou à 600 $ (personne morale) n'a pas un grand effet dissuasif s'il suffit de quelques nuits de location pour la couvrir.
L'explosion de l'offre Airbnb soulève plusieurs enjeux importants.
1 L'équité
Faire de l'hébergement touristique au noir est injuste pour les hôteliers et citoyens qui paient leurs taxes et impôts selon les règles du jeu.
2 La pression inflationniste
Un voisinage de condos loués à des visiteurs sur le party fera perdre de la valeur à son propre logement, peut-on craindre.
Mais inversement, des propriétaires accepteront de payer plus cher à l'achat s'ils savent pouvoir louer à bon prix sur Airbnb. Cela a un effet d'entraînement sur la valeur (et les taxes) des propriétés voisines.
Des propriétaires imposeront des hausses de loyer démesurées sans crainte de perdre leur locataire (ou avec l'intention de les perdre), sachant qu'ils feront plus d'argent en louant à la journée sur Airbnb.
3 Vie de quartier
Les logements loués sur Airbnb ne sont plus disponibles pour des locataires permanents, plus soucieux de la quiétude et de l'ordre de leur quartier.
Un appartement sans gardiennage loué à la nuit augmente le risque de bruit et de partys dérangeants.
Moins de locataires permanents veut dire moins de clients pour faire vivre à l'année des commerces et services de proximité.
Airbnb aidera à augmenter l'achalandage pendant la pointe de l'été, mais le quartier ne risque-t-il pas d'être déserté le reste de l'année?
Un vieux quartier habité contribue au charme et à l'attractivité de Québec. Personne ne gagne à le fragiliser.
On aurait tort de tout mettre sur le dos d'Airbnb. Le Vieux-Québec avait commencé à perdre des commerces et des citoyens bien avant. Mais raison de plus pour être prudent.
4 La fuite des profits
Sur chaque transaction, Airbnb, dont le siège est à San Francisco, prélève des frais auprès des hôtes (3 % à 5 %) et des clients (5 % à 15 %).
Certains s'inquiètent de cette «fuite» et voudraient que les profits restent ici. Peut-être, mais l'argument a ses limites. Les profits des grosses chaînes d'hôtels ne restent pas non plus dans la région.
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À partir de la semaine prochaine (1er octobre), Airbnb prélèvera une taxe d'hébergement de 3,5 % sur ses locations au Québec, comme le font les hébergements et hôtels «légaux».
C'est un pas dans la bonne direction, mais il reste un hic. Le nom des propriétaires ne sera pas divulgué au gouvernement, ce qui n'aide en rien la perception des taxes et impôts.
Au moins, Airbnb accepte de s'ajuster à des règles locales, à la différence d'Uber qui résiste et menace de s'en aller.
Le comité de travail sur l'hébergement que vient de créer la Ville, aura du pain sur la planche.
Comment rendre Airbnb plus équitable et réduire le risque pour la vie de quartier?
Il y a beaucoup de pistes possibles:
• Mieux appliquer les règles déjà en vigueur; 
• Durcir les amendes et conséquences; 
• Augmenter les équipes d'inspection de la Ville et de l'Agence du revenu;
• Assouplir les règles de preuve en s'inspirant peut-être des constats d'infractions routières;
• Fixer des limites au nombre de nuitées Airbnb pour un même logement et/ou au nombre de logements que peut louer un même propriétaire; 
• Forcer Airbnb à divulguer le nom et les revenus de ses hôtes pour favoriser la perception fiscale (la France le fait); 
• Accroître l'offre de logements abordables dans le Vieux-Québec pour maintenir l'équilibre entre les fonctions touristiques et résidentielles: construction, rénovation, utilisation d'espaces vacants aux étages supérieurs de commerces, etc.
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L'objectif n'est pas d'éradiquer les Airbnb de ce monde. Le voudrait-on qu'on n'y arriverait pas et on se priverait d'une offre complémentaire intéressante et désormais incontournable.
Ces plates-formes ne doivent cependant pas servir d'échappatoire à des propriétaires «professionnels» pour s'enrichir au mépris des règles d'urbanisme et de fiscalité.