Alexandre Bissonnette, à son arrivée en cour en février 2017, soit environ une quinzaine de jours après avoir abattu six personnes et en avoir blessé plusieurs autres à la Grande Mosquée de Québec.

Pourquoi alors?

CHRONIQUE / Si le jeune homme n’est pas un terroriste ni un islamophobe, comme il l’affirme aujourd’hui, pourquoi alors?

La question, qui nous brûle depuis le soir de ce 29 janvier fatidique, continue de se poser.

Le procès devait permettre d’y répondre, mais les plaidoyers de culpabilité y ont mis fin avant d’avoir commencé.

Il faudra s’en remettre aux représentations sur sentence. Le procureur de la Couronne, Me Thomas Jacques, a déjà annoncé «plusieurs témoins» pour faire une preuve des «circonstances» et «conséquences» du crime.

Si j’ai bien compris, la question du mobile y sera abordée. On n’aura peut-être pas réponse à tout, la preuve n’y étant pas aussi exhaustive qu’en procès. 

Mais on devrait pouvoir mieux comprendre ce qui a conduit à l’horreur et mettre fin peut-être aux rumeurs qui depuis, nourrissent le débat et pour plusieurs, la rancœur.

En se retournant vers les familles des victimes, après avoir reconnu sa culpabilité, le jeune homme a expliqué qu’avant le drame, il avait eu «depuis longtemps des idées suicidaires et une obsession avec la mort».

Il a raconté avoir été «emporté par la peur, par la pensée négative et par une forme horrible de désespoir». «Je me battais avec un démon», a-t-il ajouté. Mais de quelle peur parlait-il?

Sa mère confiera à la police que dans les jours précédents, il était «très anxieux et instable». 

Les problèmes de santé mentale font sans doute partie de la réponse, mais ne peuvent tout expliquer. Il faut qu’il y ait eu autre chose.

Les suicidaires, même les plus désespérés, ne vont pas à la mosquée tirer des innocents au sortir de la prière du dimanche soir. 

Pour obtenir un mandat de perquisition au lendemain du drame, la police a fait valoir que le jeune homme «serait d’accord avec les propos de Donald Trump à l’effet de bloquer toute immigration». 

C’est un point de vue, mais on est loin encore d’un mobile. Cela s’inscrit cependant dans la mouvance des allégations qui ont couru depuis l’an dernier sur l’influence de Trump, celle de médias, de groupes d’extrême droite, etc.

Et même s’il s’agissait de toute autre chose, d’une vengeance personnelle par exemple, comme on l’a aussi entendu, il reste que la fureur a été dirigée contre des citoyens innocents rassemblés pour prier. Ce n’est pas anodin.

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On a compris à la réaction des proches des victimes et dans le public que la condamnation et la sentence à venir n’allaient pas suffire.

Le besoin de comprendre est toujours là et faute de réponses satisfaisantes, le deuil risque de s’étirer ainsi que le moment où on pourra ensemble commencer à tourner la page.

Il y a aussi cette autre question qui déborde le cadre de ce procès, mais qui y est forcément liée. Comment éviter que des personnes qui traversent des épisodes de dépression ou de maladie mentale puissent conserver en toute légalité le contrôle de leurs armes à feu?

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Dans la salle-cérémonie, un long moment de silence lorsque l’accusé a pris place dans le box de verre pour attendre l’entrée du juge.

Dès les premières heures au soir du 29 janvier 2017, son nom fut connu du public ainsi que l’existence de ses aveux incriminants lors d’un appel au 9-1-1 pour demander à la police de venir le chercher.

Dans l’esprit du public, sa responsabilité n’avait jamais fait de doute, malgré la présomption d’innocence.

Depuis deux jours, il était connu des proches du procès qu’il y avait un plaidoyer de culpabilité. Il restait à s’assurer que l’accusé était en état de le faire.

L’heure de vérité allait sonner. On a senti la tension comme dans un western de Sergio Leone au moment où on sait que tout va se jouer. 

Une succession de gros plans de visages tourmentés. Celui de l’accusé. Ceux des familles des victimes. Ceux des parents du jeune homme, assis au milieu de la foule et en même temps si seuls. 

J’ai vu que celui de Boufeldja Benabdallah, cofondateur du Centre culturel islamique, était ailleurs. Le sage lisait. Sur ses genoux, La Grande Discorde, de Hichem Djaït. 

L’ouvrage relate l’histoire des luttes et guerres civiles qui ont mené aux divisions de l’islam entre sunnites et chiites après la mort du prophète en 632. M. Benabdallah dit y revenir pour essayer de mieux comprendre les tensions meurtrières qui agitent l’islam d’aujourd’hui. N’y voyez pas de message, a-t-il demandé.

Je ne l’ai pas écouté et ai continué à y chercher un symbole. Nous venions d’échapper à la grande discorde d’un procès qui aurait forcé les victimes à témoigner et à se replonger dans le drame. Reste à comprendre quelle tension meurtrière a pu pousser ainsi à commettre l’irréparable.