Le couple de Ayman Almohamad et Ghusum Abdullatif ont dansé la valse de Noël avec les autres élèves des classes de francisation.

Noël loin des bombes

CHRONIQUE / Il y aura un an dans quelques jours, Québec accueillait les premiers réfugiés syriens «promis» en campagne électorale par Justin Trudeau. Les inquiétudes et débats de l'automne 2015 se sont depuis beaucoup estompés. Au moment où la guerre en Syrie fait à nouveau les manchettes, Le Soleil est allé prendre des nouvelles de la communauté syrienne de Québec et des réfugiés arrivés depuis le début de l'année.
Pas un jour de ce début d'hiver sans qu'arrive de Syrie le bruit d'un nouveau bombardement, d'un cessez-le-feu brisé, d'une nouvelle aggravation de la crise humanitaire.
Dans le gymnase du Centre Louis-Jolliet où je les retrouve mercredi matin, je sens Ayman Almohamad et Ghusum Abdullatif préoccupés.
Une partie de leur famille est toujours derrière, près d'Alep, où s'entredéchirent rebelles, forces du gouvernement et djihadistes de Daesh. Chaque téléphone nourrit leur inquiétude. 
À l'école, les professeurs avaient eu la consigne de ne pas insister. Les Syriens n'auraient pas le coeur à la fête ces jours-ci. 
On ne va quand même pas danser, avait prévenu Ghusum.
Si, on va danser, lui a répondu son mari. 
«On ne peut pas pleurer tout le temps. La vie continue», m'a-t-il plus tard expliqué, comme s'il y avait quelque chose à justifier. «Il faut se mêler, participer», ajoutera-t-il.
On les a donc vus danser la valse de Noël avec les autres élèves des classes de francisation. À travers les costumes nationaux aux mille couleurs, les rires, les petits gâteaux, les jus, les jeux. Certaines classes ont fait un échange de cadeaux.
Un Noël presque traditionnel, avec ses chants, son décor, son iconographie et ses sapins, mais un Noël sans crèche et dépouillé de toute référence religieuse. 
Un Noël prétexte à la fête et à la socialisation. Les classes de francisation recherchent ces occasions.
La classe de madame Pascale à l'école secondaire Vanier, par exemple. J'y ai passé un moment il y a quelques semaines. 
Son courriel m'est arrivé quelques jours plus tard. 
Pascale Rousseau y relatait l'histoire de ce matin-là. Une toute petite histoire. À peine une anecdote, mais de celles qui illuminent un matin de grisaille de décembre.
Nous avons décoré le sapin dans la classe, y décrivait la professeure. 
Chaque année, elle fait voter ses élèves sur l'endroit où installer le sapin dans la classe. Une initiation à la démocratie et aux traditions de Noël dans cette classe de francisation multiethnique de premier niveau.  
Deux petites Syriennes (il y en a quatre dans sa classe) s'étaient confiées à elle, «fières» de lui dire qu'elles avaient aussi acheté un petit sapin pour la maison. 
Plutôt inattendu pour des familles musulmanes dont c'est le premier temps des Fêtes à Québec et pour qui Noël n'a jamais eu de signification. 
La professeure y a vu un signe «d'ouverture» à la société d'accueil. 
Cette «adhésion» aux traditions du pays d'accueil est à l'image du reste. 
Les élèves syriennes arrivées dans la classe de francisation de l'école Vanier, au début de l'année 2016, avaient «rapidement compris leur rôle d'élève», avait noté Pascale Rousseau.
Studieuses, respectueuses, attentives et plus pressées d'apprendre que d'autres. Quand il n'y a pas de devoirs, elles en demandent et elles s'inquiètent pour la suite. 
«Madame, est-ce que je vais aller en classe 2? Elles veulent savoir où elles s'en vont.»
Elles ont des «lacunes scolaires» et ont été coupées de l'école par la guerre, mais ont un «bagage qui ressemble à celui de l'Occident» et n'ont «pas un grand retard».
Les images de l'été 2015 nous avaient préparés au pire. 
Des familles fuyant la guerre sur des radeaux de fortune. Le petit garçon échoué sur une plage de Turquie. Des camps miséreux et des cohues désespérées aux portes de l'Europe.
Lorsque le Canada a ouvert ses portes à 25 000 réfugiés syriens après une campagne électorale dont ce fut un des enjeux les plus émotifs, ce sont ces images qui nous habitaient.
Les Syriennes arrivées dans la classe de madame Pascale (école Vanier) au début de l'année 2016 étaient appliquées et pressées d'apprendre, a constaté la professeure. Dans l'ordre, Armany Mustafa, la professeure Pascale Rousseau, Sabah Hasanato et Nissirine Al Chkeiti, de dos. Hadeel Hasanato et Yasmine Al Chkeiti.
Les réfugiés syriens de Québec
470 personnes accueillies à Québec
Québec aura accueilli 470 réfugiés syriens entre la fin décembre 2015 et la fin décembre 2016. C'est de loin le groupe le plus nombreux pendant cette période, devant les Congolais (une cinquantaine) et les Birmans (quelques dizaines). C'est près du double de la cible officielle de 225 fixée pour Québec et on s'approche du chiffre de 500 et plus évoqué au début de l'automne 2015. 
90 % des Syriens de la capitale ont été pris en charge par l'État
Plus de 90 % des Syriens reçus à Québec ont été pris en charge par l'État, une proportion inverse de Montréal, où 80 % ont été parrainés par le privé.
Québec a accueilli 46 Syriens par la filière du parrainage privé, ce qui implique alors une responsabilité financière des parrains pendant la première année. 
Le logement
Comme pour les réfugiés, les Syriens pris en charge par l'État ont séjourné quelques jours (parfois jusqu'à quelques mois) au Centre multiethnique de la rue Dorchester avant de s'installer en logement. 
Résultat d'un marché plus favorable ou effet de la médiatisation, il y a eu davantage «d'offres» de logement pour les Syriens que pour d'autres groupes de réfugiés.
Contrairement aux Népalais qui s'étaient regroupés dans un même quartier il y a quelques années, les Syriens ont été éparpillés sur le territoire : Sainte-Foy, Charlesbourg, Beauport, Loretteville, Limoilou, etc.
L'objectif était de faciliter l'intégration et de ne pas mettre toute la pression de la francisation sur les mêmes écoles primaires.
L'emploi
Fait inhabituel, le gouvernement du Québec a lancé un appel particulier aux employeurs pour qu'ils embauchent des Syriens. Service Québec a «ouvert» une ligne téléphonique directe pour mettre en contact employeurs et chercheurs d'emplois.
Dans les faits, cette ligne téléphonique existait déjà et il n'y a pas eu d'embauche de personnel supplémentaire au ministère de l'Emploi et de la Solidarité sociale.
En date de novembre, 38 employeurs de la RMR de Québec avaient offert 134 emplois par cette ligne. Une cinquantaine de postes avaient été pourvus, mais un seul par un Syrien, rapporte le ministère.
Ce mince résultat s'expliquerait par le fait que les Syriens (comme les autres réfugiés qui arrivent) ont été occupés par les cours de francisation et par la garde des enfants.
En comparaison avec d'autres réfugiés, les Syriens étaient souvent mieux «préparés» à cette vie nouvelle.
Des réfugiés «privilégiés»
Après quelques mois d'accalmie l'été dernier, on assiste en cette fin d'automne (début d'hiver?) à une arrivée massive de réfugiés syriens. Plus d'une centaine depuis le début décembre seulement. 
Les familles syriennes accueillies au Canada depuis la fin 2015 n'étaient pas aussi mal en point et dépourvues qu'on avait pu le croire.
Beaucoup étaient instruites et étaient issues de la classe moyenne ou aisée. Elles n'arrivaient pas directement des lieux de bombardement, des plages ou des postes-frontière de l'Europe. La plupart avaient séjourné au Liban et en Jordanie. Beaucoup y avaient trouvé du travail et un logement relativement décent comparé aux camps de misère. 
Il ne s'agit pas de minimiser les souffrances ni les difficultés de l'exil. Il fallait du courage pour débarquer ici les mains vides et repartir à zéro dans une société dont elles ignoraient tout.
Mais en comparaison avec d'autres réfugiés, les Syriens étaient souvent mieux «préparés» à cette vie nouvelle.
Les derniers arrivés ont aussi séjourné dans des camps à la périphérie de la Syrie et appartiennent généralement à une classe moyenne instruite. On y trouve cependant davantage de personnes souffrant de problèmes de santé.
La grande médiatisation du conflit en Syrie et de la venue de réfugiés à l'automne 2015 a provoqué un élan de générosité inédit de la part des gouvernements et de la communauté : dons privés et corporatifs, jouets, vêtements, meubles, etc. Une entreprise a offert des ordinateurs pour une école qui accueillait des Syriens. 
Les offres de bénévolat ont bondi et la collecte annuelle du Comité pour les réfugiés de St-Yves a rapporté l'automne dernier plus du double des sommes habituelles, rapporte Pierre Sarault. 
Le Centre multiethnique de Québec a reçu des dizaines d'appels par jour de citoyens qui s'informaient et voulaient apporter leur aide.
Des budgets et des ressources accrus ont été alloués à l'accueil des Syriens. 
La commission scolaire de la Capitale a par exemple touché une aide additionnelle de près de 54 0000 $ du ministère de l'Éducation. 
Dans les faits, cette aide n'a pas seulement profité aux 60 Syriens des classes de francisation (primaire, secondaire, adultes) de la commission scolaire, mais à l'ensemble des élèves, en permettant d'abaisser les ratios par classe.
Le gouvernement du Québec a lancé un appel spécial aux employeurs pour placer des Syriens. Etc.
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Le geste le plus spectaculaire (et méconnu) est venu du gouvernement fédéral, qui a assumé les frais de voyage de ces 25 000 Syriens. 
La règle est que les réfugiés remboursent leurs frais de voyage au Canada, ce qui peut facilement représenter 10 000 $ à 15 000 $, voire davantage pour les grosses familles. 
Cela rappelle combien nos élans sont influencés par les médias. Pour le meilleur et pour le pire. 
Ce soutien privé et public a été précieux pour les réfugiés syriens et l'est encore un an après leur arrivée. C'est particulièrement vrai à Québec à cause de la langue et de l'absence d'une grande communauté syrienne.
Sans cette aide, probable que beaucoup se seraient découragés et seraient repartis. 
Le seul regret est que d'autres réfugiés et persécutés auraient autant de besoins (et parfois plus), mais ils ont le malheur que leur malheur soit moins médiatisé. 
«On a mis le tapis rouge» pour les Syriens, a constaté Mme Dominique Lachance, directrice générale du Centre multiethnique de Québec, par où sont passés plus des trois quarts des nouveaux venus.
Cela a créé un «clash avec les autres». La perception fut que «les Syriens étaient privilégiés», rapporte Mme Lachance. Les faits tendent à leur donner raison.
Les Syriens partaient de moins loin et ont reçu plus, mais ont aussi été plus pressés de retrouver une certaine qualité de vie. Ils semblaient plus pressés de travailler, d'acheter une auto, etc.
Ils voulaient «fonctionner tout de suite». Comme «ils s'expriment plus», ils ont été «plus revendicateurs, plus accaparants, plus visibles», a noté Mme Lachance, qui trouve que «c'est sain qu'ils s'informent». 
Cela suggère une grande volonté de s'intégrer rapidement.
Un des griefs de Syriens concerne les cours de francisation. Plusieurs aimeraient un horaire plus léger qui permettrait de travailler en même temps, ou des cours attachés au travail ou à des stages.