François Bourque
Le Soleil
François Bourque
Nathalie Normandeau ne sera pas candidate à la mairie de Québec.
Nathalie Normandeau ne sera pas candidate à la mairie de Québec.

Nathalie Normandeau ne sera pas candidate à la mairie de Québec

CHRONIQUE / Minée par plus de quatre années de luttes juridiques, l’ex-vice-première ministre Nathalie Normandeau ne sera pas candidate à la mairie de Québec.

«Je passe mon tour pour la mairie. Cette fois-ci, c’est non», insiste celle dont le nom avait continué de circuler, malgré «l’épée de Damoclès» qui lui pendait au-dessus de la tête.

Désormais libérée des accusations de fraude, complot et corruption portées contre elle en 2016, Mme Normandeau dit vouloir se «remettre en marche sur le plan professionnel», avant d’envisager un retour politique.

Son téléphone a sonné ces dernières semaines. Elle aimerait revenir à la radio, mais sait qu’il y a désormais moins de joueurs dans la radio parlée de Québec. «C’est un monde plus difficile», dit-elle. «Mais il n’y a pas juste la radio».

L’ex-ministre et animatrice souhaite d’abord «retrouver de la sérénité». «J’ai besoin d’une pause et de savourer la liberté retrouvée», dit-elle.

La politique étant très exigeante, elle trouve plus «plus sage» de passer son tour pour cette fois.

Elle dit le faire surtout «par respect» pour ses proches qui ont souffert et qu’elle décrit comme des «victimes collatérales».

«C’est la principale raison. Il y a des gens autour de moi qui ne comprendraient pas, ma famille, mon conjoint».

Pas de politique donc, mais Mme Normandeau prend soin d’ajouter qu’elle «a appris à ne jamais dire jamais». La politicienne n’a rien perdu de ses moyens.

Elle avait d’ailleurs bien préparé les lignes qui ont roulé depuis mardi matin dans tous les médias à travers le Québec, au lendemain de la décision du DPCP (Directeur des poursuites criminelles et pénales) de ne pas porter en appel la décision de la Cour de mettre fin à son procès.

Partout les mêmes mots, les mêmes intonations, les mêmes assurances, les mêmes indignations. À sa défense, on lui a partout posé les mêmes questions. Difficile de se surprendre d’avoir eu les mêmes réponses.

Dans les heures qui ont suivi le moment où des policiers de l’UPAC sont débarqués chez elle à 6 heures du matin ce 17 mars 2016, jour du dépôt du budget provincial, elle a cru «qu’elle allait devenir folle».

Ce fut «dur physiquement et moralement» et elle rapporte avoir «travaillé très fort pour s’en remettre». «J’ai sorti les gants de boxe», mais ça devient «essoufflant» d’être toujours en mode combat. Se battre contre le système, contre l’UPAC, contre le DPCP.

Elle se dit aujourd’hui en «bonne santé mentale et en bonne santé physique. J’ai encore énormément d’énergie à donner», prévient-elle.

«J’ai aimé la politique. J’aime encore beaucoup la politique. Et j’ai aimé le pouvoir», dit-elle, sans chercher à le cacher.

«J’aurais pas eu peur d’affronter Régis Labeaume», crâne Nathalie Normandeau, même si elle sait que «cet homme-là est intimidant».

À l’entendre, ce ne sont pas les motifs pour l’affronter qui manquaient.

C’est un maire qui a fait énormément pour la ville de Québec et qui a marqué positivement l’histoire de Québec, dit-elle. Aucun citoyen ne peut remettre ça en question. Le maire a «énormément de qualités» et a fait son travail avec dévouement».

Mais déjà avant de quitter la radio où elle était animatrice jusqu’à il y a un peu plus d’un an, elle avait noté que le maire «manquait d’énergie». Elle croyait y voir «l’usure du pouvoir».

«C’est normal. C’est humain», analyse-t-elle. «Mais il vient un temps où il faut savoir tirer sa révérence».

Elle prévoit que le tramway sera le grand sujet de la prochaine élection. Une sorte de «question référendaire. Ça va arriver, que le maire aime ça ou non».

«Ce projet-là nous a été mis dans la gorge sans que le maire nous ait informés», déplore-t-elle. C’est pour moi un déni de démocratie. Ça n’a aucun sens».

«On en a peut-être besoin (tramway) mais le maire aurait pu faire les choses autrement. Il «aurait pu être plus franc, plus transparent».

Elle se pose des questions sur ce projet. Est-ce la bonne technologie? Y aura-t-il de l’achalandage? Quel sera l’impact sur les finances de la ville et du RTC? A-t-on pensé à partager le risque avec le privé?

L’autre sujet qui la chicote, c’est «les chicanes avec les voisins» à Lévis et L’Ancienne-Lorette. «Ça n’a aucun sens». «Il faut du leadership à l’échelle métropolitaine; mettre de côté les guerres de clochers».

Et puis, il y a la pandémie. À date, pas de reproches à faire à l’administration Labeaume. Mais il faudra «être à l’écoute, montrer de l’empathie, être sensible au drame des commerçants déjà malmenés par les taxes depuis des années», croit-elle. Et être «plus audacieux sur les enjeux d’environnement».

Voilà. En trois minutes, Nathalie Normandeau venait de tracer les lignes du programme politique qu’elle n’ira pas défendre contre Régis Labeaume (ou en son absence). Elle verrait bien qu’une femme se manifeste.

***

L’ex-ministre se donne jusqu’au début 2021 pour décider si elle poursuivra l’UPAC et/ou le DPCP pour son procès avorté et les dommages à sa réputation.

Un enjeu de «dignité», dit-elle. Et aussi un enjeu de «santé mentale», quand on sait le temps et l’énergie qu’impliquerait une telle procédure.

Elle en a parlé tout récemment encore avec son ex-patron Jean Charest, dont elle est restée très proche.

L’ex-premier ministre vient de déposer une poursuite de 1 M $ en dommages contre le gouvernement pour la «violation de sa vie privée résultant de fuites de l’enquête Machurer menée par l’UPAC.

Que lui suggère Jean Charest?

«Il me donne des conseils, mais ne s’immisce pas dans mon choix», dit-elle.

***

Mme Normandeau est à mettre la dernière main à un livre dans lequel elle livrera la version des faits qu’elle n’a jamais eu la possibilité de donner à la police ou au tribunal.

Ce procès raté est source de «frustration», dit-elle, même si techniquement, c’est elle qui a fini par demander l’abandon des procédures, estimant (avec raison) les délais déraisonnables.

Outre le gaspillage de fonds publics et les réputations salies (parfois injustement peut-être), les déboires des enquêtes policières et du processus judiciaire ont aussi pour conséquence d’occulter l’essentiel.

Les accusés en sortent en victimes (ce qu’elles sont à certains égards) mais on finit par en perdre de vue le sujet des enquêtes.

Mme Normandeau, l’ex-ministre Marc-Yvan Côté et cinq autres personnes étaient accusées d’être impliqués dans des «stratagèmes criminels» de financement politique et d’octroi indu de subventions et/ou contrats publics.

La Commission Charbonneau (et avant elle beaucoup de médias et d’instances publiques dont le DGE) avait exposé les stratégies du financement politique illégal.

À des degrés divers, (presque) tous les partis politiques municipaux et provinciaux y ont eu recours, des décennies durant, en récoltant de l’argent auprès d’entreprises privées alors que la loi l’interdisait.

Le Parti Libéral de Mme Normandeau et de M. Charest comme les autres. Et probablement davantage.

Ce que la Commission Charbonneau n’avait pas réussi à démontrer, c’est le lien entre les dons illégaux et l’octroi de contrats publics en retour. C’est à ce lien que s’intéressaient l’enquête et le procès avorté de Mme Normandeau et autres co-accusés.

La preuve n’est pas facile à faire en cette matière et Mme Normandeau a toujours plaidé son innocence.

Elle fait aujourd’hui l’hypothèse qu’elle a été instrumentalisée par l’ancien directeur de l’UPAC, Robert Lafrenière.

Celui savait semble-t-il que le gouvernement Couillard n’allait pas renouveler son contrat. En arrêtant Mme Normandeau, il aurait forcé la main du gouvernement qui aurait eu l’air autrement de vouloir se venger.

Cela semble un peu rocambolesque, mais l’UPAC de cette époque nous a appris à ne plus nous étonner de rien.

Quoi qu’il en soit, il est regrettable de ne pas avoir pu faire la lumière dans cette affaire.

Des règles habituelles d’octroi d’argent public au ministère des Affaires Municipales n’ont pas été suivies à l’époque où Mme Normandeau y était ministre.

Devant la Commission Charbonneau en 2014, l’ex-ministre avait jeté le blâme pour ces situations litigieuses sur son ex-directeur de cabinet et sur des firmes d’ingénieurs.

Mme Normandeau se dit frustrée que le procès n’ait pas eu lieu pour donner l’heure juste. Nous partageons sa frustration.

On vient de fermer les livres alors qu’il reste beaucoup de zones d’ombre dans cette affaire. Et de responsables impunis.