La rue Henderson en 1941.

Mon cher Allaire...

CHRONIQUE / Au début de la Seconde Guerre, l’avocat Stanislas Déry s’enrôle dans la Marine Royale Canadienne. Il servira sur le HMCS Prince Henry au large des côtes du Pérou où patrouillent des navires allemands. Il est y encore à l’hiver 1941 lorsque son ami Maurice Allaire, journaliste à «L’Action Catholique», lui écrit pour lui donner des nouvelles de Québec. La lettre est datée du 17 mars 1941. Après la guerre, M.Déry deviendra coroner. Il est décédé en 2001. Son fils Gaston a retrouvé la lettre de M. Allaire et l’a fait parvenir au Soleil. Nous en publions aujourd’hui de larges extraits, accompagnés d’une ré-écriture libre par le chroniqueur François Bourque qui donne à son tour des nouvelles de Québec au journaliste Allaire décédé en 1961.

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1941

Québec, le 17 mars 1941 en la fête de Saint-Patrice, deuxième patron des Canadiens français.

Lieutenant Stanislas Déry,
«Quelque part» en ce monde.

Mon cher Déry,

Tous mes remerciements pour ta lettre que j’ai reçue il y a environ un mois. J’ai été très heureux de recevoir de tes nouvelles. J’ai beaucoup apprécié cette marque d’amitié et je t’en remercie. Tu voudras bien trouver ici l’expression de mon meilleur souvenir et de tous mes vœux.

2019

Québec, 16 mars 2019, veille de la fête de Saint-Patrick, patron des Irlandais.

Monsieur Maurice Allaire, journaliste
«Quelque part» dans l’autre monde.

Mon cher Allaire,

Tous mes remerciements pour ta lettre qui me parvient un peu sur le tard. J’ai été très heureux de lire tes nouvelles. J’ai beaucoup apprécié, même si ton nom ne me disait absolument rien jusque là. Tu voudras bien trouver ici ma réponse, en reprenant tes propres mots et au meilleur de mon souvenir.  

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1941 (Allaire à Déry)

Tu dis t’ennuyer de Québec et de ce qui s’y passe. Tu veux avoir des nouvelles. Je vais t’en donner, mais auparavant, laisse-moi te rappeler que Québec est toujours à la même place et que ses habitants n’ont point changé. 

Ils lisent toujours l’«Action catholique» ou «Le Soleil» suivant leurs opinions politiques, et en fin de semaine, ils enrichissent leur bagage littéraire en se délectant dans la lecture du «Samedi» ou de la «Patrie du dimanche». Régulièrement, ils vont au théâtre (à Québec, on ne va pas au cinéma) revoir les films français qui étaient des nouveautés il y a trois ou quatre ans, notamment au «Canadien» où règne la «Poune» (Marie-Rose Ouellette).

2019 (Bourque à Allaire)

Peut-être t’ennuies-tu à ton tour de Québec et de ce qui s’y passe. Tu veux avoir des nouvelles. Je vais t’en donner, mais auparavant, laisse-moi te rappeler que Québec est toujours à la même place (à l’extrémité nord du troisième lien) et que ses habitants n’ont point changé, mais un peu quand même. 

Ils lisent toujours Le Soleil (et d’autres journaux) mais ce n’est plus comme avant avec toutes ces tablettes électroniques, téléphones intelligents et bientôt l’intelligence artificielle. Ou s’en va notre métier, je te le demande? 

Quant aux habitants, ils enrichissent aujourd’hui leur bagage littéraire avec la Voix, District 31, Tout le monde en parle et les séries sur Netflix.

Ils ne vont plus au théâtre voir en retard les films français et je crois bien que plus personne, à part les vieux comme moi, ne se souvient de la «Poune». Québec a aujourd’hui ses cinémas, confortables, mais avec du pop corn hors de prix.

Le Soleil, 17 mars 1941

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1941 (Allaire à Déry)

Le soir, les citoyens arpentent les trottoirs. Ceux de la Haute-Ville se prélassent sur la rue St-Jean, et les «gens d’en bas» sur la rue St-Joseph. Ces deux courants indiquent que la rivalité qui existe entre le Québécois de la Haute-Ville et celui de la Basse-Ville se continue. La guerre n’a pas réussi à produire l’«unité nationale» des Québécois à ce point de vue. 

Quant à la Terrasse, on l’a laissé aux Américains qui trouvent que la neige de Sun Valley n’est pas assez brillante. La Grande Allée, on n’en parle pas, c’est pour les juges ou les conseillers législatifs… qui peuvent encore marcher. 

2019 (Bourque à Allaire)

Le soir, les citoyens arpentent encore les trottoirs (lorsque la ville finit par les déneiger). Ceux de la Haute-Ville se prélassent sur la rue St-Jean et sur la rue Cartier. Les gens d’en bas, sur la rue St-Joseph, là où à part Laliberté, tu n’y retrouverais plus les grands magasins que tu as connus. Tu y croiserais cependant plein de jeunes technos, des férus de musique et des épicuriens branchés.

Ces deux courants indiquent que la rivalité qui existe entre le Québécois de la Haute-Ville et celui de la Basse-Ville se continue, disais-tu. C’est encore vrai, mais la plus grande rivalité, je la vois aujourd’hui entre le centre et les banlieues, de plus en plus lointaines, où on arpente les allées du IKEA et des magasins grandes surfaces plutôt que les rues commerciales du centre. 

La guerre n’avait pas réussi à produire «l’unité nationale» des Québécois à ce point de vue, disais-tu.  Les fusions municipales et les fêtes du 400e y ont presque réussi, mais tout est aujourd’hui à recommencer avec la guerre sur le 3e lien, le tramway et l’opportunité de repeindre le Pont de Québec ou de l’envoyer à la ferraille. Et tu devrais voir les maires de Québec et Lévis. On est loin de «l’unité nationale».      

Quant à la Terrasse on la laisse encore aux Américains qui trouvent que la neige de Sun Valley n’est pas assez brillante. Ces mêmes américains qui trouvent que le désert de l’Arizona convient mieux que notre ville à une équipe de hockey de la LNH.

La Grande Allée, on n’en parle pas, c’est pour les juges et les conseillers législatifs ...qui peuvent encore marcher, disais-tu. Je me suis bien amusé de ton cynisme, mais sache qu’aujourd’hui la Grande Allée ratisse plus large, même si elle a perdu de son «glamour» depuis le départ des Nordiques et la fermeture du Maurice.

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1941 (Allaire à Déry)

Comme tu peux voir, Québec n’a pas changé. Ses habitants non plus. Ils critiquent tout, en trente secondes règlent tous les problèmes diplomatiques, renversent les gouvernements, mais continuent de voter rouge ou bleu aux élections. 

Ils critiquent régulièrement leur curé, et quand ils sont morts, les journaux continuent de dire «que c’étaient des hommes charitables, et que sous une rude écorce, ils cachaient un coeur d’or», à moins que ce soit l’écorce qui ait été d’or et le cœur rude. Mais passons.

2019 (Bourque à Allaire)

Tu le verrais si tu y étais, Québec a changé. Plus grande, plus belle, plus propre aussi, mais avec plus d’autos et de congestion. Ses habitants ont aussi changé. Certains diront pas assez. Toujours cette même fierté de gros village et cette méfiance face à l’étranger d’où qu’il vienne et plus encore si c’est de Montréal. 

Ils critiquent tout, en trente secondes règlent tous les problèmes diplomatiques et renversent les gouvernements, mais ne votent plus seulement rouge ou bleu aux élections. Ils votent aussi vert, jaune et orange. Parfois même noir et blanc.

Non satisfaits de critiquer leurs curés, ils les poursuivent pour leurs errements sexuels et démolissent leurs églises de moins en moins fréquentées. Et quand ils sont morts (les habitants et les curés) les médias continuent de dire que c’étaient des hommes charitables et que sous une rude écorce, ils cachaient un coeur d’or (et parfois quelques squelettes). Mais passons.

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1941 (Allaire à Déry)

Tu veux des nouvelles, en voici :

D’abord les morts. Le col. J.-P.-A. Chauveau, le notaire Jos. Sirois, et le Dr Paul Garneau, ne figurent plus dans le livre du téléphone...

2019 (Bourque à Allaire)

Tu veux des nouvelles, en voici :

D’abord les morts. Plusieurs prospects ces jours-ci. Le Parti québécois, les Boeing 737 Max 8, les Canadiens et les séries, l’idée d’indépendance du Québec, etc. On a perdu récemment un grand coach de soccer, d’anciens ministres, des gens d’affaires connus. 

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1941 (Allaire à Déry)

Des nouvelles plus gaies maintenant. Le maire Borne s’est fait acheter par la ville une superbe Buick, 8 cylindres, 2774 $. M. Wilfrid Samson a dit à ce sujet à l’hôtel de ville que si la charte défendait au maire de se payer un salaire pour le chauffeur du maire, elle ne prohibait pas l’achat d’une automobile pour le maire. 

Des ligues de citoyens se sont émues; plusieurs ont protesté et l’une d’elles a ajouté un commentaire délicieux. «Nous ne sommes pas opposés à l’achat d’une automobile pour le maire», a déclaré le président d’une ligue. «Mais nous ne voulons pas que le maire l’emporte chez lui s’il est battu aux prochaines élections.»

2019 (Bourque à Allaire)

Des nouvelles plus gaies maintenant. La ville a acheté pour le maire Labeaume une superbe Buick LaCrosse 2018 (tu vois c’est encore une Buick), 4 cylindres, 45 824 $. Le chauffeur du maire, un ancien militaire, est payé par la ville. 

Des «ligues» de citoyens avaient à l’époque protesté, disais-tu, l’une d’elle suggérant même que le maire serait peut-être battu aux prochaines élections. Plus personne ne s’indigne aujourd’hui qu’un maire dispose d’une voiture avec chauffeur. Pour les prochaines élections, c’est encore top tôt pour dire.

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1941 (Allaire à Déry)

D’autres nouvelles gaies. La session provinciale bat son plein. Ces jours derniers, Duplessis a fait un discours en anglais, et il a ajouté à l’adresse de Godbout : «Maintenant que j’ai fait plaisir au premier ministre, je vais continuer à parler en français». 

On dit entre les branches que ça marche plus ou moins au provincial et qu’il ne faudrait pas se surprendre d’un appel au peuple. On dit que la «finance» est pour Duplessis. Évidemment, je ne raconte là que des bruits de coulisse, mais tout de même, il semble y avoir du malaise en haut lieu.

2019 (Bourque à Allaire)

D’autres nouvelles gaies. L’Assemblée nationale fait relâche ces semaines-ci. Ces jours derniers, le premier ministre Legault les a passés en vacances dans le Sud. C’est dire que ça va plutôt bien, mais ça va s’animer à la rentrée avec des débats sur l’immigration et l’interdiction des signes religieux dans les services publics.

On dit entre les branches (et ouvertement) que c’est à Ottawa que ça marche plus ou moins. Un appel au peuple est prévu à l’automne. Évidemment, je ne raconte que des bruits de coulisse, mais tout de même, il semble y avoir du malaise en haut lieu. Deux ministres libéraux en vue auraient même démissionné. Il paraît que ça ne va pas bien non plus au Parti Québécois.

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1941 (Allaire à Déry)

Au début de février, il y a eu une grandiose cérémonie à Notre-Dame de Montréal pour implorer la paix. L’honorable Lapointe a lu une prière au nom de tous les Canadiens français et le cardinal a fait un sermon très enthousiaste et dans lequel il a demandé de prier avec conviction pour le succès de nos armes. 

Il a été très éloquent, comme il sait le faire dans de telles circonstances,  et a parlé dans les deux langues. Au cours de la cérémonie, Sir Eugène Fiset a perdu connaissance et a dû être transporté à l’hôpital. Je vais t’envoyer une copie de l’Action catholique où je suis maintenant rendu et contenant un compte-rendu de cette cérémonie inoubliable.

2019 (Bourque à Allaire)

Au début de mars, il y a eu une grandiose cérémonie à Ottawa pour implorer la paix. L’honorable Justin Trudeau a lu (sur le télé-souffleur) une prière au nom de tous les canadiens français et a fait un sermon très enthousiaste dans lequel il a demandé de prier avec conviction pour le succès de notre SNC-Lavalin. 

Il a été très éloquent, comme il sait le faire en de telles circonstances, et a parlé dans les deux langues. Au cours de la cérémonie, des journalistes et chroniqueurs du Canada anglais ont perdu connaissance et ont dû être transportés à l’hôpital pour leur transfuser un peu de bon sens. Je vais te télécharger une copie du Soleil qui contient un compte rendu de cette cérémonie inoubliable.

L'Action catholique, 17 mars 1941

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1941 (Allaire à Déry)

Oui, j’ai laissé l’«Événement-journal» au début de janvier pour entrer à l’«Action catholique» qui publie maintenant une édition du matin. Tu as adressé ta lettre à un rédacteur de l’«Événement» et c’est un scribe de l’«Action catholique» qui l’a reçue. 

Je fais partie de l’équipe de nuit; je m’occupe de tout, sans m’occuper de rien en particulier. Avec cette édition, l’«Action catholique» en publie quatre par jour : le matin, midi, 2 heures et 5 heures. Je suis bien content du changement. 

Quand le chanoine Chamberland m’a engagé, je lui ai dit : «Avec quatre éditions, votre journal va ressembler à l’empire britannique, le soleil ne se couchera pas dessus». Il a ri de la blague.

2019 (Bourque à Allaire)

Oui, je suis toujours au Soleil, qui publie maintenant le matin, le midi, et le soir sur plusieurs plate-formes : web, application sur téléphone, Facebook, Instagram, Twitter, etc. C’est pour dire, on peut même recevoir un résumé le matin dans sa boîte courriel. 

Je fais partie de l’équipe de jour (il y a longtemps qu’il n’y en a plus la nuit). Je m’occupe de tout sans m’occuper de rien en particulier. Je parle de la ville, pour le meilleur et pour le pire. J’en suis bien content. 

Quand le rédacteur en chef (ce ne sont plus des chanoines qui dirigent les journaux aujourd’hui, encore que parfois...) m’a embauché, je lui ai dit :

 «Avec toutes ces éditions, votre journal va ressembler à l’empire Britannique (d’avant le Brexit), le soleil ne se couchera pas dessus». Il a rit de la blague. Parlant de blague, c’en était pour les chanoines à la tête des journaux, encore que parfois.

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1941 (Allaire à Déry)

Auparavant, j’ai passé trois semaines à l’Hôtel-Dieu. J’ai attrapé la grippe lors du séjour de Jules Romains, l’auteur des «Hommes de bonne volonté». J’avais laissé mes caoutchoucs au bureau et j’ai pris froid.  J’ai dû passer trois semaines à l’hôpital. J’en suis sorti au milieu de décembre. J’ai laissé l’«Événement-Journal» un peu moins de trois semaines après y être retourné.

2019 (Bourque à Allaire)

Trois semaines à l’Hôtel-Dieu pour une grippe! L’auteur des «Hommes de bonne volonté» ne t’a pas manqué. Une vraie grippe d’homme. Aujourd’hui, les trois semaines, ce n’est pas à l’hôpital qu’on les passe, c’est dans la salle d’attente aux urgences.

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1941 (Allaire à Déry)

L’hiver s’achève. Nous n’avons pas eu beaucoup de neige ni de gros froids. Je parle de la neige car tu sais quelle importance la manne hivernale joue dans l’économie québécoise car beaucoup de neige, c’est du travail pour nos ouvriers, etc. En somme, un très bel hiver, et de merveilleuses journées.

2019 (Bourque à Allaire)

L’hiver s’achève. Nous avons eu beaucoup de neige et de gros froids, même si c’est pas autant qu’en 2008. Je parle de la neige car tu sais quelle importance la manne hivernale joue dans l’économie québécoise, car beaucoup de neige, c’est du travail pour nos ouvriers, etc. C’est aussi du travail pour le maire et les élus qui ne savent plus où pelleter toutes les critiques. En somme, un vrai hiver. Mieux que d’avoir la pluie en janvier. 

Une scène de Québec en 1941: le mégachantier de la construction de l'égoût collecteur rue Saint-Andre dans le Vieux-Port. C'etait bien avant la construction d'Espace 400e.

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1941 (Allaire à Déry)

J’arrête ici ce long babillage. Je tiens à te rappeler que Québec n’a pas changé. Né dans une ville universitaire, archiépiscopale, en plus d’être une capitale provinciale (au sens propre du mot), le Québécois ne veut pas évoluer, tenant trop à conserver la signification de sa devise : «Je me souviens».

En terminant, je te souhaite bonne chance et te réitère mes meilleurs vœux. Tu voudras bien trouver ici également les salutations de quelques confrères du Barreau et d’amis à qui j’ai fait part de ta lettre. Ils étaient heureux d’avoir de tes nouvelles.

Un ami québécois,

2019 (Bourque à Allaire)

J’arrête ici ce long babillage.  Je tiens à te rappeler que Québec a changé mais pas tant non plus. Né dans une ville universitaire, archiépiscopale (j’ai dû chercher le mot dans le dictionnaire pour être certain de ce qu’il voulait dire), en plus d’être une capitale provinciale (au sens propre du mot et peut-être un peu aussi au figuré), le Québécois ne veut pas évoluer, tenant trop à conserver la signification de sa devise : «Je me souviens».

En terminant, je te souhaite bonne chance pour comprendre tout ce qui se passe aujourd’hui dans ta ville. S’il reste quelques part de très vieux collègues à qui ton nom dit peut-être encore quelque-chose, ils auront été heureux d’avoir à travers moi de tes nouvelles.

Un ami québécois,