Sur la photo avec Rémy Normand (au centre) et Régis Labeaume (à droite), le nouveau directeur général de la Ville de Québec, Luc Monty, qui était jusqu’à cet automne sous-ministre aux Finances au gouvernement du Québec, n’a pas tardé à mettre sa griffe sur les affaires de la municipalité.

L’ombre des gilets jaunes

CHRONIQUE / Les mécontents qui ont voté contre l’administration Labeaume dimanche ne portaient pas de gilets jaunes ni ne scandaient de slogans haineux.

Leur grogne contre le maire, si ça en est une, n’avait rien de celle qui agite la France cet automne et qui a forcé son président à «entendre» les bruits de la rue.

Dans son adresse à la nation, lundi, le président Emmanuel Macron a dit sentir que la colère était «juste à bien des égards» et a fait acte d’humilité. «Je sais qu’il m’est arrivé de blesser certains d’entre vous par mes propos», a-t-il confié. 

Cet «état d’urgence économique» en France rappelle, par contraste, combien la vie est douce à Québec pour une majorité de citoyens. 

Même par 12 degrés sous zéro, même avec la congestion des heures de pointe, les taxes à payer et la neige à pelleter.  

Les mécontents qui ont voté dimanche dans Neufchâtel-Lebourgneuf ont été à peine plus nombreux que les satisfaits. Une courte majorité de 125 voix pour le candidat Patrick Paquet de Québec 21 avec un taux de participation anémique de 23 %. 

Cela donne la mesure du mécontentement : vents faibles à modérés par endroit, mais prévisions à long terme incertaines pour l’ensemble du territoire.

Au soir de la défaite, le maire Régis Labeaume a prévenu qu’il ne donnerait pas suite à sa promesse d’essayer d’obtenir un pont d’étagement à l’intersection de Lebourgneuf–Robert-Bourassa. 

«Si les gens avaient voulu du pont, ils nous auraient appuyés. Ils ne le veulent pas», a-t-il conclu. 

La mauvaise nuit qui a suivi lui a porté conseil. 

«Il faut humblement prendre acte de ça», a-t-il dit en parlant des résultats de la veille. 

«Je me suis levé ce matin en prenant la décision de respecter tous nos engagements. Je suis le maire de tout le monde». 

Le maire de tout le monde. Cela rassure de l’entendre. Il y a des moments où on en venait à douter. Si l’ombre des gilets jaunes a pour effet d’insuffler un peu d’humilité et une meilleure écoute dans les administrations, c’est ça de pris.

Le rapport de force avec le gouvernement ne sera pas le même après la défaite de sa candidate, croit le maire, mais il tentera de convaincre les députés locaux d’appuyer son projet de viaduc.

J’ignore si ce pont d’étagement est vraiment la meilleure (ou la seule) solution pour soulager la congestion à l’angle Lebourgneuf–Robert-Bourassa.

Ce que je note, c’est que l’administration Labeaume opte ici (encore) pour une solution autoroutière à un problème de circulation.

Ça me semble contraire à la tendance actuelle en urbanisme qui est d’essayer de faire disparaître les viaducs en ville quand c’est possible. Pas en construire de nouveau. 

À moins que Québec ait démissionné et renoncé à améliorer les qualités urbaines de ce secteur de Lebourgneuf, estimant qu’il est déjà trop tard. 

Il est en effet difficile d’imaginer environnement plus hostile aux piétons et désagréable en général que celui des Galeries de la Capitale avec ses bretelles, ses flopées de stationnements de surface et son enchevêtrement de voies de circulation confuses. 

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Trois observations sur le budget 2019 déposé lundi. 

1- Le nouveau directeur général, Luc Monty qui était jusqu’à cet automne sous-ministre aux Finances au gouvernement du Québec, n’a pas tardé à mettre sa griffe sur les affaires de la Ville.

Son avis fut important, voire décisif, dans le choix de taxer désormais selon le niveau d’inflation réel de l’année terminée, plutôt que de taxer sur des projections. Le gouvernement utilise aussi ce genre d’outil pour l’impôt des particuliers. La Ville y avait déjà songé, mais il a fallu M. Monty pour l’en convaincre.  

Dorénavant (jusqu’à ce qu’une nouvelle administration en décide autrement), les taxes résidentielles et non résidentielles vont augmenter au niveau de l’inflation. Il y a là une logique de gros bon sens.

Plus question de gel de taxes à des fins électorales ou pour contenter les lobbys d’affaires qui l’espéraient encore pour 2019. Ceux-ci en seront déçus, mais sans doute pas au point de descendre dans les rues habillés en jaune.

L’administration Labeaume a choisi de ne pas utiliser un nouvel outil fiscal qui permet des taux de taxes différents selon la taille des commerces. La Ville aurait pu par exemple taxer davantage les gros pour soulager les plus petits. Ceux-ci en seront déçus aussi, mais cela aurait cependant créé des «écarts» que la ville ne souhaitait pas gérer, ai-je compris.  

2- L’administration reconnaît avoir atteint la limite du possible quant à la réduction du nombre d’employés. Depuis sept ans, le chiffre tourne autour de 5000 personnes-années.

Depuis l’arrivée du maire Régis Labeaume en 2007, Québec a aboli environ 600 postes, mais a dû se résigner à inclure dans sa comptabilité quelques centaines d’employés qui étaient «cachés» dans des règlements d’emprunt.  

En comparant le «chiffre d’affaires» de la Ville et le nombre d’employés de 2008 avec ceux d’aujourd’hui, Québec estime que la «productivité» de la fonction publique a augmenté de près de 40 %. 

L’informatique et des réorganisations administratives permettront peut-être de retrancher encore des employés ici et là, laisse entrevoir le maire. Mais vient un moment où il n’est plus possible de couper dans les cols bleus, surtout quand le nombre de kilomètres de rues municipales augmente. 

3- Québec continue de suivre avec rigueur le cadre financier de 2009. C’est une mauvaise nouvelle pour les journalistes (et pour l’opposition) qui n’ont (presque) plus de surprise à se mettre sous la dent les jours de budgets. 

Mais c’est une bonne nouvelle pour les citoyens, car les maisons de cotations reconnaissent la bonne gestion financière de la Ville et lui maintiennent des taux d’emprunts avantageux. 

Québec a longtemps traîné (avec raison) la réputation d’être plus endettée que d’autres grandes villes. Ce n’est plus le cas. Si elle continue d’accroître les immobilisations payées comptant et de réduire sa dette comme elle le fait pour la troisième fois en 2019, Québec se retrouvera bientôt parmi les premières de classe. 

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Tous les gilets jaunes du monde aimeraient payer moins de taxes et être mieux entendus de leurs gouvernements. Québec n’y fait pas exception, mais je ne vois rien dans ce budget municipal pour mobiliser les mécontents ou nourrir une révolte populaire et. Les rues peuvent dormir tranquilles, en attendant que la charrue passe.