La plupart des experts s’entendent pour dire que Jean-François Lisée a remporté le débat de jeudi soir. Maintenant, cette performance sera-t-elle déterminante quant au résultat de l’élection? Il y a fort à parier que la réponse sera négative.

Les gagnants du débat des chefs

CHRONIQUE / Citoyens et militants auront vu dans le débat de jeudi soir ce qu’ils avaient envie d’y voir.

Les partisans de l’un ou de l’autre auront trouvé leur chef meilleur, auront apprécié ses formules, son langage non verbal, ses arguments et réparties. Le débat les aura confortés dans ce qu’ils croyaient déjà. 

Je doute que beaucoup de citoyens aient viré à 180 degrés ce soir-là en découvrant tout à coup un nouveau chef. 

Même les journalistes et chroniqueurs auront cherché (et trouvé) dans ce débat des preuves pour étoffer leurs prédictions de la veille (et confirmer leur compétence).

Tous ou presque avaient prédit que Jean-François Lisée allait l’emporter. 

On saluait à l’avance son aisance à manier les mots et l’humour, sa vivacité d’esprit, ses qualités de stratège et le fait qu’il n’avait rien à perdre.

Je pense aussi qu’il est dans l’ADN des médias d’espérer qu’il se passe quelque chose dans les campagnes électorales. Autrement, c’est aussi plate qu’une course de Formule 1 sur une piste où les dépassements sont difficiles. 

À moins que son moteur explose, la voiture première sur la ligne de départ est aussi première au fil d’arrivée. 

Ça ne fait pas beaucoup d’histoires à raconter ni de matière à analyse pour identifier les points tournants.

Rien de plus stimulant pour les médias qu’une course électorale qui bascule en cours de route, comme la dernière fédérale où Trudeau, parti troisième, termine loin devant. 

Ou ce soir où Jack Layton a consacré le soulèvement d’une improbable vague orange par sa performance à Tout le monde en parle. L’intérêt pour la course en fut décuplé. 

Je ne dis pas que les médias sont de mauvaise foi ou ont des agendas cachés, mais il est dans la nature de la bête de raconter l’accident plutôt que le long fleuve tranquille.

Beaucoup de citoyens auront regardé le débat de jeudi avec un filtre média «favorable» à Lisée et à une course qui s’anime. 

Ils auront été très attentifs aux réussites du chef du PQ et en auront conclu qu’il fut le meilleur. 

C’est aussi mon avis. Lisée a fait un bon débat, pas parfait, mais à la hauteur des attentes. 

Sauf que les autres ont aussi eu leurs bons moments (et de moins bons). La domination de M. Lisée, si domination il y eut, ne fut pas à sens unique. À ce jeu-là, il n’y a pas de réalité objective et en l’absence de K.-O. évident, il est bien difficile de désigner un véritable gagnant. 

On peut pourtant prédire que cette (courte) victoire va grandir dans les jours et semaines à venir. 

Les nuances vont s’estomper et on ne retiendra plus qu’une chose : Lisée a gagné le premier débat. De la même façon qu’on se souvient de qui a gagné la dernière coupe, mais pas combien il eut suffi de peu pour qu’il en soit autrement. 

Gagner un débat témoigne de l’habileté à débattre et à communiquer. C’est utile, mais pas le seul critère pour juger des aptitudes d’un futur premier ministre. 

Ça ne fait pas la démonstration d’un meilleur programme ou d’une meilleure équipe. 

Encore moins la preuve que l’aspirant aura le courage nécessaire pour garder le cap sur les promesses et les valeurs le jour où l’adversité, les sondages et la tentation du populisme chercheront à l’en faire dévier.

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Les débats ont une influence dans les campagnes électorales, confirme la recherche scientifique. Il est cependant difficile de distinguer si c’est alors la performance des chefs ou les analyses et commentaires des médias qui jouent le plus grand rôle. 

Conscients de leur impact, des commentateurs deviennent plus prudents à déclarer un vainqueur, avait constaté le professeur Thierry Giasson de l’Université Laval en entrevue à L’actualité il y a quelques années.

Une des études révélatrices de l’effet média est celle menée à l’Université d’État d’Arizona lors du débat présidentiel de 2004 entre John Kerry et George Bush. 

Dans un des volets de l’étude, la moitié des sujets ont regardé le débat et l’autre un match de baseball ou un épisode de Friends. Six conditions d’observation ont ainsi été dégagées :

• Sujets qui regardent seulement le débat

• Sujets qui regardent le débat puis 20 minutes d’analyses à NBC 

• Sujets qui regardent le débat et 20 minutes d’analyses à CNN

• Sujets qui ne regardent ni le débat ni les médias

• Sujets qui regardent Friends ou le baseball puis NBC 

• Sujets qui regardent Friends ou le baseball puis CNN.

Les participants ont été interrogés au début et à la fin de l’exercice sur leurs préférences politiques et les enjeux importants pour eux.

Le débat fut assez équilibré ce soir-là, mais NBC a eu des commentaires plus positifs pour le président Bush que pour l’aspirant Kerry. Ce fut le contraire à CNN.

Les conclusions de l’étude sont éloquentes. Les perceptions des électeurs sont influencées par les arguments des candidats, mais tout autant par les analyses des médias. 

Les sujets exposés à la couverture de NBC avaient mieux jugé la performance de Bush et ceux exposés à CNN celle de Kerry. 

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Ce que la recherche nous dit sur les débats et l’impact des médias vaut sans doute pour le reste de la campagne électorale et de la couverture politique en général. 

En fait, pour tous les sujets et enjeux auxquels s’intéressent les médias. Économie, environnement, santé, histoires policières, etc. 

Le public n’aurait-il pas davantage aimé un film parce que la critique était bonne? A-t-il davantage cru la version du dg du Canadien sur le départ de Pacioretty parce que les journalistes qui ont relaté l’affaire y avaient cru? 

Voilà qui nous rappelle l’influence des médias. Et nous rappelle aussi la responsabilité publique qui l’accompagne.