Les autres souriaient dans le couloir menant à la tribune du Capitole. Trump pas.

Les funérailles

CHRONIQUE / Les autres souriaient dans le couloir menant à la tribune du Capitole. Lui pas. Seul et préoccupé, comme si le poids des responsabilités venait de l'étreindre et de sonner la fin de la récréation.
Pendant un bref instant, on aurait pu croire que l'emploi allait peut-être finir par changer l'homme. Par lui insuffler la décence et la tenue qui feraient que l'Amérique ait un peu moins honte le matin en se levant.
Ça n'a pas duré. 
L'homme ne souriait pas, mais c'était le même homme. Il n'attendait que son heure. 
Sur la tribune dehors, le clan des anciens présidents d'un côté et de l'autre celui du nouveau. Entre eux, un tapis bleu, mais surtout, un abîme. Jamais distance entre l'avant et l'après n'aura paru si grande.
J'avais relu il y a quelques jours le discours d'investiture du président Obama en 2009. 
Ses tout premiers mots avaient été pour partager son «sentiment d'humilité» devant ce qui l'attendait. Il mesurait le défi. «Nous ne pourrons pas les relever facilement et rapidement», avait-il prévenu.
Son discours était teinté d'empathie, de sensibilité et d'altruisme. D'appels à la compréhension entre nations et d'une volonté de «poursuivre le voyage» amorcé par les fondateurs.
Le discours de Trump fut tout le contraire. Un discours de divisions et de ruptures, comme s'il fallait faire table rase de tout ce qu'ont été les États-Unis avant lui.
Il a repris là où il avait laissé. Un discours de campagne électorale tout en superlatifs. Macho et belliqueux. 
Des promesses simplistes et de la pensée magique, celle par exemple d'éradiquer la menace islamiste de la surface de la Terre. Encore un peu et il le promettait pour lundi matin.
Il est normal pour un nouvel élu de marquer le coup et d'affirmer le changement. N'est-ce pas pour cela que des millions de citoyens l'ont appuyé? 
Le problème n'est pas dans l'envie du changement que dans le ton et le rythme.
Obama avait dit avec délicatesse : «À partir d'aujourd'hui, nous devons nous relever, nous secouer et commencer à refonder l'Amérique.»
Trump a dit avec fureur, enflure et arrogance : Le «carnage s'arrête ici et maintenant... À partir d'aujourd'hui, ce sera l'Amérique d'abord... L'Amérique va recommencer à gagner comme jamais avant...» 
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Beaucoup de prières et de chants religieux dans cette cérémonie.  
Trop, il me semble, pour une société soi-disant laïque. 
Chacun peut avoir ses croyances et convictions, mais pourquoi en faire un élément aussi ostentatoire de la vie politique? 
Pour le reste peu d'émotion et de symbolique, sinon dans le nombre d'absents, les boycottages et la vigueur des manifestations. 
L'histoire avec un petit «h». On oublierait vite la date si ce n'était qu'elle referme un grand chapitre du livre.
Pour ma part, un seul moment touchant. Celui qui donne envie de pleurer, comme au bout de l'allée à la sortie des funérailles pendant le dernier chant alors que sonnent les cloches. 
Le moment où on réalise que ça y est, cette fois, c'est vraiment terminé. 
Barack Obama grimpant les marches et se retournant pour un dernier signe de la main, avant de disparaître dans l'hélicoptère. 
Marine One qui emporte le couple Obama sous la pluie de janvier et, avec lui, une certaine façon de faire de la politique avec noblesse et dignité.
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Dis-moi comment tu as bâti ton gratte-ciel et je te dirai quel président tu feras sur le toit du monde.
Donald Trump a construit le sien dans la controverse en 1983, suggérant longtemps avant l'heure les valeurs de son ascension à la présidence : déni des règles et de la vérité des faits, arrogance, hypocrisie et ambition démesurée, allant jusqu'à tronquer le nombre d'étages de sa tour pour la faire paraître plus haute. 
Au sommet de la Trump Tower, érigée avec des ouvriers illégaux, le penthouse de la famille Trump porte le chiffre 68, bien que l'immeuble ne fasse que 58 étages.
«Pourquoi l'homme veut construire jusqu'au ciel? Qu'est-ce que ce désir de domination, cette tentative d'atteindre Dieu ou cette bouffée d'orgueil?» demande, philosophe, l'architecte américain Phillip Johnson, en préface du livre Gratte-ciel du monde.
Pour les mêmes raisons qu'il a voulu devenir président, je répondrais. 
Le New York Times de l'époque avait qualifié la Trump Tower de «vandalisme esthétique», son propriétaire ayant fait démolir les bas-reliefs de l'ancien immeuble Art déco, après avoir pourtant promis de les protéger.  
Ainsi est née la nouvelle «Maison-Blanche» de fin de semaine. Celle où le nouveau président rejoindra sa famille dans un décor de palais de Versailles, teinté d'or, de kitsch et de valeurs ambiguës. Le sommet du monde. Et de l'absurdité.