À peine 200 000 tonnes métriques de granules de bois ont transité par les silos de Québec depuis leur construction, ce qui représente moins de 20 % des quantités évoquées au départ.

Les éléphants blancs

CHRONIQUE / Les grands silos de granules de bois du Port de Québec ont-ils été construits pour rien ou pour si peu de résultats? La question commence à se poser.
Comme elle se pose pour le projet d'agrandissement du Port, qui peine à entretenir ses quais actuels et veut en ajouter sans pouvoir identifier encore les clients potentiels. 
Construits dans l'urgence à l'automne 2013 tant il pressait de répondre aux demandes de l'industrie, les silos de l'Anse-au-Foulon tournent désormais à vide.
L'usine de Rentech à Wawa, en Ontario, principal fournisseur de granules de bois, a cessé ses opérations le 21 février dernier. Les livraisons en provenance de l'autre usine de Rentech, à Atikokan, sont aussi interrompues. 
Rentech dit chercher une solution viable, mais ignore quand ou même si les livraisons reprendront.
Un dernier (petit) chargement a quitté Québec le 12 avril avec les 12 000 tonnes qui restaient de la production de Wawa. Destination : la Centrale électrique de Drax, en Grande-Bretagne. 
Depuis le printemps 2015, moment de la première livraison, à peine 200 000 tonnes métriques de granules ont transité par les silos de Québec. 
C'est moins de 20 % des quantités évoquées lors de la construction des silos. On parlait alors de 450 000 tonnes par année. Les deux silos ont chacun une capacité de 37 000 tonnes.
Le Port de Québec devra faire son deuil de ces revenus de tonnages. Du moins à court terme. Quant aux emplois annoncés, on a vite compris qu'il suffisait de quelques employés pour transborder les granules.
Le 20 février dernier, veille de la fermeture de l'usine de Wawa, le Canadien National a déposé une poursuite de 2,4 millions $ contre Rentech pour non-respect des volumes (3600 wagons) garantis dans le contrat de transport. 
Au début mars, c'est un actionnaire de Rentech qui a déposé une poursuite, reprochant à sa compagnie de l'avoir mal informé de l'état des choses. 
Arrimage Québec, qui fut le maître d'oeuvre des silos, n'a pas déposé de poursuite contre Rentech, mais dit «suivre la situation de très près». Il était prévu que Rentech paye l'hypothèque des silos de 25 millions $. 
Le directeur commercial de Rentech au Canada, Pierre-Olivier Morency, n'a pas voulu «commenter la situation qui prévaut chez Rentech».
Il renvoie aux communiqués de presse de l'entreprise, ce qui laisse plusieurs questions sans réponse, dont celle-ci : les silos de granules ont-ils été construits pour rien? 
Au bout du fil, John W. Arsenault hésite un moment avant de répondre.
Directeur du «Groupe granules» au Bureau de promotion des produits du bois du Québec, M. Arsenault croit que «c'était ambitieux comme projet».
Dès le départ, il a eu un «sérieux doute sur la rentabilité à long terme» des usines et de la chaîne d'expédition par le Port de Québec.
Il y a un marché d'avenir pour les granules en Europe et en Asie, où les centrales au charbon se convertissent aux granules de bois, rappelle-t-il. Mais les «marges sont minces» et «l'usine [Rentech] avait trois prises contre elle» :
1. La distance. Il y a 1400 km entre Wawa et Québec; plus de 2000 km depuis Atikokan. «C'est trop loin», pense M. Arsenault en évoquant les coûts de transport.
Initialement, les silos devaient être construits à Montréal. Les contrats étaient signés lorsque Drax a demandé que les granules lui soient livrés par des bateaux plus gros, ce qui était impossible au port de Montréal.
On s'est alors rabattu sur Québec, mais on venait d'ajouter aux coûts de transport par train.
2. Le ralentissement des scieries en Ontario a réduit pendant un moment les résidus de bois disponibles et fait augmenter le coût de production des granules.
3. Le prix de l'électricité pour produire est beaucoup plus élevé en Ontario qu'au Québec.
M. Arsenault parle aussi du «manque d'expertise» de Rentech dans la production de granules et d'un «manque de connaissance du marché».
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La professeure Évelyne Thiffault, spécialiste de la biomasse à la Faculté de foresterie de l'Université Laval, rentre tout juste de Grande-Bretagne, où elle a parlé à des dirigeants de la Centrale Drax. 
«Le pipeline de la biomasse devrait grossir d'ici 2050», a-t-elle entendu. Le marché des granules de bois est «là pour rester»; probablement «augmenter».
Le sud-est des États-Unis a pris le Canada de vitesse pour en produire à l'intention de l'Europe. 
Mme Thiffault pense cependant que les Européens sont sensibles à la qualité des fibres de bois du Canada et aux certifications environnementales élevées de nos entreprises. Québec a un port en eau profonde et c'était une «bonne idée» d'en faire une «plaque tournante» pour les granules de bois, évalue-t-elle. 
«À court terme, personne ne fait d'argent», mais «on est dans la courbe d'apprentissage technologique», décrit-elle.
«On ne devient pas bon du jour au lendemain; quelques-uns vont se casser les dents, mais on va apprendre des erreurs», prédit-elle.
L'éloignement des usines de l'Ontario va cependant demeurer un handicap économique pour utiliser les silos de Québec.
Des producteurs québécois pourraient-ils prendre le relais? 
Possible, pense Mme Thiffault. Avec la fermeture d'usines de pâtes à papier, il y a des surplus de résidus de bois de sciage; il y a aussi beaucoup de «mauvais bois» à récupérer en forêt. 
«On est en train d'apprendre ça; trouver la bonne recette et la meilleure façon de transporter». «Il faut être patient et ça va finir par marcher».
Incidemment, la Ville de Québec vient de voter une aide de 140 000 $ à la Communauté métropolitaine pour aider à «structurer l'approvisionnement» en biomasse. 
L'aide vise aussi la conversion d'immeubles municipaux au chauffage à la biomasse.
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Les grandes régions forestières de la Côte-Nord, de la Gaspésie et du Saguenay-Lac-Saint-Jean pourraient éventuellement produire des granules pour l'exportation, prévoit la professeure Thiffault.
Rien n'assure cependant que ces granules passeront par les silos de Québec. 
Ces régions ressources disposent déjà de ports en eau profonde. Passer par Québec serait un long détour si la destination finale est l'Europe. 
Mais construire des silos pour transborder et exporter est coûteux et peut être hasardeux. Québec en sait quelque chose.
Histoire à suivre. 
En attendant, nous voici avec deux éléphants blancs sur les berges du fleuve. Puissions-nous avoir leur mémoire.