Johanne Mongeau et son berger français Olive, qu'elle amène au bureau pour ne pas qu'il s'ennuie seul à la maison.

Les dernières réflexions de L'Allier

CHRONIQUE / Jean-Paul L'Allier ne se sentait pas bien en ces premiers jours de décembre 2015.
Il souffrait d'une infection au coeur difficile à déceler. Le diagnostic ne s'est précisé que très tard lors d'une seconde hospitalisation. 
Il restait alors de l'espoir, mais le patient n'a pas réagi aux médicaments, et son état a continué à se dégrader. 
Le matin du dernier jour, le médecin a fait appeler sa conjointe au travail. Elle a «tout de suite compris que ce n'était pas des bonnes nouvelles».
«Ça va pas bien», a prévenu son mari lorsque Johanne Mongeau est arrivée à l'hôpital. 
«Jean-Paul savait ce qui se passait», dit-elle. «Il était très réaliste dans sa vie comme au travail. C'est pas quelqu'un qui avait l'habitude de se cacher.» 
Il ne voulait pas d'acharnement, et continuer la bataille contre l'infection s'annonçait difficile et sans réelle chance de réussite. 
Il a été lucide jusqu'au bout. «Ça correspond au personnage», analyse sa conjointe. «On s'est parlé jusqu'à la fin.» La conversation «très privée» d'un couple qui comprend que la fin est venue. 
À quelques jours de la date anniversaire du décès, Mme Mongeau a accepté pour la première fois de parler du départ de Jean-Paul L'Allier. Elle n'aurait pas été capable de le faire avant, croit-elle. 
Elle ne pense pas qu'un diagnostic plus hâtif aurait permis de le sauver. «Question d'âge», dit-elle. M. L'Allier avait 77 ans. 
Mme Mongeau me reçoit à son bureau du quartier Petit Champlain. On y a vue sur le fleuve et presque sur l'île d'Orléans où elle habite toujours la résidence familiale.
Notre conversation est parfois interrompue par les aboiements et les intrusions d'Olive, son berger français (briard) de 6 ans. 
L'animal s'est tellement ennuyé au décès de son maître que Mme Mongeau a pris l'habitude de l'amener au bureau lorsqu'elle va travailler.
Jean-Paul L'Allier n'a pas laissé de message public ou de testament politique. 
Il travaillait cependant à un livre qu'il aurait publié au printemps 2017 si ça s'était passé comme prévu.
Ce n'était ni une autobiographie ni un recueil de souvenirs. «Il ne trouvait pas ça intéressant de parler de sa vie», a perçu son épouse. 
Plutôt des réflexions dans l'esprit des chroniques qu'il avait fait paraître dans Le Devoir dans les années 80 sous le titre «Les années qui viennent».
Des réflexions inspirées par sa vie professionnelle de ministre, de diplomate et de maire. Il y aurait parlé en outre de démocratie municipale, de conseils de quartier et de revitalisation des quartiers. 
Le travail est resté en plan. «Il y avait de la documentation partout dans son bureau», décrit Mme Mongeau. Un «fouillis».
Elle a longtemps hésité avant d'y mettre de l'ordre. 
«Son bureau à la maison, c'est tellement personnel», dit-elle. «Plus personnel qu'une chambre à coucher. C'est ses affaires à lui. Ses souvenirs. Ce qui était sur les murs [en outre des caricatures] c'est parce qu'il aimait ça. Je ne peux pas toucher à ça.»
Elle a fini par rassembler et lire les notes que M. L'Allier dictait et faisait ensuite taper et mettre en page. 
J'ai compris que les chapitres sur sa vie de ministre et la période où il fut le délégué du Québec à Bruxelles étaient avancés. Mme Mongeau juge cependant que ce «premier jet» est trop «brouillon» pour être montré tel quel, ne serait-ce que des extraits. 
Elle cherche maintenant comment faire pour les chapitres manquants du livre, en évitant que ça ait l'air «moitié Jean-Paul, moitié quelqu'un d'autre».
À son départ de la mairie, Jean-Paul L'Allier a choisi de ne pas commenter le travail de Mme Boucher et de Régis Labeaume. Pas même en privé avec son épouse.
«Il n'en pensait pas moins», croit celle-ci. Il estimait cependant que chacun avait droit de faire à sa façon. Même lorsque le maire Labeaume a dénoncé les conventions collectives signées par M. L'Allier, il ne s'en est pas formalisé.
«Régis n'a rien défait que ce que Jean-Paul a fait», analyse Johanne Mongeau. «Le problème se posait autrement dans sa relation avec Gilles Lamontagne. Pendant des années, les relations étaient inexistantes. Jean-Paul détruisait tout ce qu'il [Lamontagne] avait fait.»
La seule «erreur politique» de Jean-Paul L'Allier dont se souvienne Mme Mongeau fut sa déclaration à l'époque des fusions. 
Celle sur les «maudites banlieues», mais surtout, celle sur les maires des petites villes qu'il avait accidentellement rebaptisés les «petits maires».
«Qu'est ce que je viens de dire là?» s'était-il inquiété en rentrant ce jour-là. Un faux repentir, car dans le fond, il «s'était trouvé drôle», a-t-elle vu.
Jean-Paul L'Allier avait découvert Québec lors d'un été passé à la Citadelle à l'époque où il fut militaire. Il s'était promis de venir un jour y habiter. 
«Il était aussi passionné par sa ville que par sa femme», s'amuse Johanne Mongeau. «On se le partageait.» Lors de promenades, il s'émerveillait de ce que devenait la rivière Saint-Charles. «Regarde ça si c'est beau, regarde les lumières, regarde les bancs, il tripait tellement sur ce qu'il était en train de réaliser.»
Mme Mongeau se souvient avoir «descendu» Dufferin en auto avec lui, elle pestant contre les feux mal synchronisés, lui zen, admirant les sculptures et les voiles de bateaux sur le terre-plein.
Longtemps après avoir quitté la mairie, il continuait d'amener des visiteurs au jardin de Saint-Roch, lieu emblématique de la relance du quartier.
«C'était ce lieu-là dont il était tellement fier, le lieu où il donnait toujours rendez-vous pour leur expliquer comment avait commencé sa réflexion sur la ville.»
Ce jardin portera bientôt le nom de Jean-Paul L'Allier. Un «incontournable», croit Johanne Mongeau, qui s'en dit «très contente» et aurait été «très déçue que ça ne soit pas ça. 
Jean-Paul L'Allier ne s'est jamais ennuyé de la politique active. «Il était très heureux de ce que sa vie devenait», a constaté sa conjointe.
«Il laisse un vide proportionnel à ce qu'il était : immense. Une stature, une prestance, une intelligence.»
Sa recette «magique»
Jean-Paul L'Allier
Quelques jours avant Noël, elle a ouvert pour la première fois la serviette que M. L'Allier apportait lors de ses conférences et des cours qu'il avait continué de donner à l'université.
Elle y a trouvé une page tapée à la machine avec des marques de pli, comme pour les aide-mémoire que l'on glisse dans la poche intérieure d'un veston.
«La réhabilitation du quartier Saint-Roch». Le texte est daté de 2008, mais s'il était dans sa serviette, c'est qu'il s'en servait encore. On y trouve des «phrases qui résument tellement bien ses efforts», décrit Mme Mongeau.
Elle compte s'en servir dans le livre sur Jean-Paul L'Allier, mais nous a permis d'en reproduire un extrait.
Les réflexions sont inspirées par la relance de Saint-Roch, mais pourraient convenir à toutes les actions de la Ville.  
Je ne suis pas certain que des projets comme le Phare (même s'il a été revu en mieux), le déménagement du Marché du Vieux-Port ou la démolition du Centre Durocher passeraient le test de la méthode L'Allier.
Extraits d'un texte de Jean-Paul L'Allier daté de 2008
«Il faut pouvoir faire la preuve rapidement du succès qui commence... il faut que les gens voient que c'est d'abord pour eux, les résidents du quartier, que l'on agit... et pour que les citoyens les plus sensibles au développement urbain y voient un projet gagnant.»
«Le quartier est devenu laid? L'urgence est de l'embellir en commençant par un geste spectaculaire qui montrera que la ville est là pour rester et qu'elle ne compte que sur elle-même pour réussir, mais avec la participation de la population, une population formée à l'opposition et à la résistance alors qu'on doit l'associer à la construction et à la revitalisation.»  
«Y a-t-il une recette magique?... Je pense que oui, il y a une recette mais la magie s'appelle ici : faire de la vraie politique et laisser travailler les urbanistes, les architectes et les créateurs, miser sur la culture et se donner une vision d'avenir plutôt que de coller des projets sans liens qui visent à corriger le passé sans perspective d'avenir... et faire tout cela AVEC les citoyens concernés... C'est possible, on l'a fait et cela marche.»
Jean-Paul L'Allier, 6 novembre 2008