Ce qu'il faut retenir, c'est que Montréal va bouger encore plus qu'à l'habitude au cours des prochains mois et que ça mérite le détour.

Les 375 ans de Montréal: quand le fondateur arrive en retard

CHRONIQUE / La Ville de Montréal, dont c'est le 375e anniversaire, a été fondée avec un an de retard parce que son fondateur a été pris dans un problème de circulation.
Vous riez, mais c'est la stricte vérité.
Début mai 1641, Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance s'embarquent de Larochelle (France) avec le mandat d'installer une nouvelle colonie d'évangélisation sur l'île qui allait devenir Montréal.
Le bateau de Jeanne Mance accoste à Québec au bout de trois mois comme prévu, mais celui de Maisonneuve affronte en chemin des tempêtes violentes sur l'Atlantique.
Lorsqu'il entre finalement à Québec, il est trop tard dans la saison d'automne pour continuer vers «Montréal». La fondation de la nouvelle ville devra donc être reportée à l'année suivante.
Contraints de séjourner à Québec, Maisonneuve et Jeanne Mance repoussent tout l'hiver durant les pressions du gouverneur Montmagny et des notables de Québec qui cherchent à les convaincre de renoncer à «Montréal».
On leur offre même l'île d'Orléans en échange de l'île de Mont­réal, en plaidant que ce serait plus facile d'y défendre la nouvelle colonie. Québec comptait alors environ 250 habitants.
Maisonneuve s'obstine et en fait une question d'honneur. Il s'installera à Montréal, «même si tous les arbres de l'île devaient se changer en autant d'Iroquois», dira-t-il(1). 
Avec Jeanne Mance, il quitte Québec le 8 mai suivant et prend officiellement possession de l'île une semaine plus tard, le 17 mai 1642, avec une quarantaine de colons. 
Une messe dédiée à la Vierge Marie est célébrée le lendemain et pendant les 10 premières années, la nouvelle installation gardera le nom de Ville-Marie, avant de prendre celui de Montréal.
Une première croix fut plantée sur le mont Royal l'hiver suivant, mais il faudra quelques siècles avant les premiers cônes orange.
Ainsi naquit Ville-Marie dans l'honneur, l'entêtement et l'utopie, un an plus tard que prévu.
Pourquoi fêter un 375e, un anniversaire qui n'a ni l'élégance d'un 400e ni le mérite d'un chiffre rond?
La meilleure réponse est que ce 375e est davantage un prétexte pour secouer Montréal et lui insuffler fierté et énergie plutôt qu'un véritable rendez-vous historique. Remarquez que l'un n'empêche pas l'autre.
«Montréal avait besoin d'un peu d'attention», explique le directeur général de la Société du 375e, Alain Gignac. Il y avait, dit-il, une «urgence du moment» après des années de «morosité», de scandales, de travaux incessants, etc.
«Les gens vont avoir une raison de célébrer, dans le sens qu'on a arrêté l'autovictimisation et l'autoflagellation», avait expliqué le maire Denis Coderre, dans une entrevue de fin d'année à La Presse. «Moi, pour moi, le 375e, c'est plus qu'une opportunité, c'est un nouveau chapitre», a-t-il aussi souhaité.
Comme pour le 400e de Québec, le 375e de Montréal a été un levier pour accélérer des projets d'aménagement et amplifier des événements existants. S'y ajoutent des legs et manifestations créés pour le 375e.
Un des gestes le plus spectaculaires (et les plus controversés à cause de la facture de près de 40 millions $) est sans doute la mise en lumière du pont Jacques-Cartier.
On parle de plus de 2000 projecteurs et 88 000 ampoules dont la couleur, l'intensité et le mouvement varieront selon les saisons, les événements en cours et les émotions du moment. Le pont sera le reflet du climat, de la circulation, de l'activité sur les réseaux sociaux, etc.
Un bleu minimal et lent pour une nuit glaciale de janvier; un vert effervescent pour les soirs de jazz ou la Saint-Patrick; des couleurs arc-en-ciel pour le défilé gai; des orangés pour une victoire du Canadien en octobre ou de nouveaux cônes sur les routes, etc.
Voir les maquettes à goo.gl/8qzDdY.
L'éditeur Alain Stanké s'est indigné dans une lettre publique au Devoir reprise dans le Globe & Mail, qu'on dépense autant pour éclairer un pont pendant que 18 000 enfants de la région ne mangent pas à leur faim. Surtout pour un faux prétexte (le 375e).
Si c'est le critère, ce n'est pas à l'éclairage du pont que Montréal doit renoncer mais à tous ses projets d'animation et d'aménagement non essentiels. 
Le concept d'éclairage a été élaboré par Moment Factory et six studios montréalais. Il rappelle, en plus ambitieux, le projet d'éclairage du pont de Québec à la fin des années 90.
Selon le plan de l'artiste français Yann Kersalé, le pont devait passer du bleu au blanc au turquoise en suivant le cycle des marées du fleuve. Un beau concept, mais les 252 projecteurs n'étaient pas suffisants. Le projet d'éclairage fut un échec, doublé plus tard d'un abandon du chantier de peinture.
Pendant que le pont de Québec continue ainsi de rouiller dans l'ombre, le pont Jacques-Cartier illuminé va changer le paysage de Montréal et en devenir une nouvelle signature.
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On ne sent pas beaucoup encore l'effervescence du 375e dans les rues enneigées et sur les trottoirs gelés de Montréal. 
De grandes artères du centre-ville sont pavoisées d'oriflammes de couleurs, mais l'esprit de la fête est pour l'instant circonscrit à quelques lieux (Vieux-Port, îlot Clark, Vieux-Montréal, etc.).
Le lancement de la programmation en simultané sur quatre réseaux de télé, en décembre, est tombé à plat, mais on ne peut en tirer de conclusions.
Souvenons-nous que le 400e de Québec a commencé par un lancement raté le 31 décembre 2007 et a mis quelques mois à vraiment s'envoler.
Cela dit, le personnage du fondateur de Ville-Marie, Maisonneuve venu «évangéliser» l'île des Iroquois, n'a pas la même ampleur historique que l'humaniste Samuel de Champlain, qui était à la fois navigateur, aventurier, militaire, géographe et historien. 
Plus difficile aussi de rassembler autour de l'histoire dans une grande ville cosmopolite comme Montréal que dans une ville de province homogène comme Québec.
La structure politique de Mont­réal a également des conséquences. Le passage «obligé» dans chacun des 19 arrondissements résulte en une fête plus éclatée et éparpillée qu'à Québec.
Quand il faut une heure pour rallier le Vieux-Montréal depuis les quartiers de la périphérie, on se sent loin du coeur de la fête.
Montréal 375 dispose d'un budget de 110 millions $ pour 175 événements (excluant les legs). C'est à peu près le même budget que pour le 400e de Québec (104 millions $) célébré neuf ans plus tôt et pour une ville six fois plus petite.
Ce sont autant de raisons pour lesquelles le 375e n'aura pas le même impact sur Montréal que le 400e sur Québec. Mais là s'arrêtent les comparaisons. Ce qu'il faut retenir, c'est que Montréal va bouger encore plus qu'à l'habitude au cours des prochains mois et que ça mérite le détour.
Difficile de dire aujourd'hui quel sera l'événement ou le lieu «wow» du 375e. L'équivalent de McCartney sur les Plaines, du Moulin à images, des feux d'artifice du 3 juillet ou de la promenade Samuel-De Champlain.
On voit cependant venir plusieurs temps forts. 
Du 11 au 26 mars, avec l'opéra Another Brick in the Wall à la Place des Arts, d'après l'oeuvre de Roger Waters.
Le 19 avril avec une rencontre inédite des trois grands orchestres de Montréal au pied du mont Royal.
Le 17 mai et les jours suivants avec l'illumination du pont Jacques-Cartier, le spectacle des Géants de Nantes, les projections sur jets d'eau dans le Vieux-Port et les fresques animées sur les murs du Vieux-Montréal.
La liste complète des activités du 375e est à l'adresse www.375mtl.com. Cela inclut une centaine de projets proposés par des citoyens et choisis pour leur lien avec l'histoire et le patrimoine local.
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La Ville de Montréal a apposé l'étiquette «375e» sur 35 projets présentés comme des legs. Cela représente plus de 750 millions $ d'investissements par la Ville (384 millions $), le gouvernement du Québec (240 millions $), le fédéral (56 millions $) et d'autres partenaires (71 millions $). 
Les plus importants sont la transformation de l'autoroute Bonaventure en boulevard urbain dans Griffintown et le recouvrement d'une partie de l'autoroute Ville-Marie. 
Cela fait beaucoup d'efforts et d'argent, mais la réalité est que la plupart des projets auraient été réalisés de toute façon. Une autre réalité est que nombre de ces projets ne seront pas terminés pour le 375e.
L'opposition s'en amuse, mais qui se formalisera que des legs ne soient pas livrés à temps dans une ville où le retard est inscrit dans la génétique? 
(1) Répertoire du patrimoine culturel du Québec, ministère de la Culture et des Communications